Soirée arrosée ? Un rien : il faisait sec, pas une goutte de flotte. L’apéro : juste une petite rosée un petit rosé à peine alcoolisé pour les filles et un cocktail détonnant à base d’un Cognac de derrière les fagots de sarments, pour les gars. Y’avait Gégé –normal on était ses invités–; sa copine Monique, finement surnommée D.Q.L.T.U.Q.L.N. par Fred, le rigolo de service ; Lucien et Véro ; plus moi auquel une certaine élévation d’esprit m’ouvre de nombreuses tables amicales, vineuses, spiritueuses et spirituelles lorsque je les honore de ma présence.
On en était au fromage, moment crucial où Gégé, qui ne manque pas une occasion d’en faire un, s’est levé, digne, dans sa verticalité, comme on dit chez les fabricants de niveaux à bulle. Il a desserré les lèvres, et d’un air bizarre a déclamé haut, fort, sans ambages et à peine rifougnard : « C’est pas le tout, de laine, mais pourquoi suis-je moi ? » Bourré d’humour, Gégé, d’un niveau d’autant plus fin et élevé que celui de la fine a baissé. Gégé, c’est à ça qu’il marche, y compris pour faciliter la descente des bouchées au fur et à mesure qu’il en avale une.
Oups ! avons-nous gloupsé, à cause que le gigot d’agneau n’était pas plus de Sisteron que je suis australien. Je parle pas des Soissons et de leur effet, un coup à briser un vase en cristal.
« Je raconte pas de conneries, les gars : pourquoi suis-je moi ? » nous a-t-il quémandé les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes.
« Pourquoi ou pourquoi ? » a sorti Fred. « Parce que faudrait pas confondre pour quoi et pourquoi, car rien à voir, on le sait, avec pour qui et pourqui, lequel ne se dit pas pour la bonne raison que ça ne se dit pas. Y’a des choses qui ne se disent pas, c’est comme ça, parce qu’elles n’existent pas, circulez y’a rien à voir et y’a qu’à se taire, comme Burt Lan, point. »
« Pourquoi suis-je moi ? » phrase sibylline derrière laquelle un esprit éveillé tel le mien entend la suite sous-jacente « et pas un autre ? ». Ce que j’exprime en regardant Gégé droit dans son âme. Plus ou moins droit devant nous, regard halluciné, notre métaphysicien existentialiste qui ne lâche pas le morceau remet ça : « Pourquoi suis-je moi ? ».
Et c’est parti.
— Tu es toi et tu ne peux pas être l’autre, parce que la place est déjà prise.
— Pis qu’est-ce qui te dit que l’autre il ne se demande pas pourquoi il est lui, et non l’autre que tu es ? Tu lui as demandé, à lui, pourquoi il est lui et pas toi ?
— Pourquoi suis-je moi, pourquoi es-tu toi et pas moi, pourquoi est-il lui, pourquoi est-elle elle, pourquoi sommes-nous nous, pourquoi êtes-vous vous et pourquoi sont ils eux ? Je vous le demande.
— Me dis pas que tu voudrais être elle, tu vois de qui je parle, quand même pas.
— Toi, toi mon toît, et moi et moi et moi. Ô pourquoi tant d’émoi pour ce moi qui tant m’émeut, pour ce toi qui tant m’émeut et pour ce moi qui tant t’émeut tant en lui tu te noies…
Dernière intervention signée Véro, notre poétesse, à laquelle Lucien applaudit et verse une larme. De fine, à Gégé, qui a besoin de remontant.
« Moquez-vous, c’est ça. Vous êtes bouchés ou quoi ? Ça se dit psy, philosophe et c’est même pas foutu de répondre à une question aussi basique que le savon de Marseille : pourquoi suis-je moi ? » insiste Gégé, un brin énervé.
« Question basique et aussi glissante. » lui réponds-je en m’épongeant le front, tant la tâche est ardue et à cause que le savon de Marseille irrite ma peau sensible, car diaphane. « Moi, à ta place, Gégé –mais je ne suis pas toi, on est d’accord, et grand bien me fasse– je m’interrogerais sur le pourquoi de ta question. Ça serait-i pas un problème d’ego ? Je sais pas, un truc à la confiance en soi. De toute façon, je vois pas comment tu pourrais être autre chose que toi, je veux dire comment être l’autre puisqu’il est lui, se trouve pas si mal que ça à la place qu’il occupe, et n’a nulle envie de la laisser à un inconnu. Et quand bien même cet autre, subitement atteint de troubles de la personnalité, aimerait ne pas être lui, mais un autre, toi par exemple, il ne peut l’être, pas plus que tu ne peux être lui.
Il nous a regardé, ahuri, avant de reprendre : « Je n’en ai rien à faire d’être l’autre, il est lui, qu’il le reste, d’autant que je n’en veux pas. Vous avez vu sa gueule ? Vous me voyez être lui à la place de moi ? Et pourquoi pas être Fred, tant que vous y êtes ?. Ce que je veux savoir c’est tout simplement pourquoi je suis moi. Quand même pas compliqué. »
« Quand je pense que je vis avec toi » lui a dit Monique, sa chérie, en se grattant la tête d’une main et en se saisissant, de l’autre, du couteau qui lui avait servi à découper le gigot, parce qu’on ne sait jamais. « Je vis avec toi parce que je t’ai choisi, et je commence à me demander si je n’aurais pas mieux fait d’aller voir ailleurs. Pourquoi est-ce avec toi que je suis ? Si quelqu’un peut me répondre… Présentement, je me demande si je n’aurais pas mieux fait de choisir quelqu’un d’autre. »
« Moi, par exemple…» se marre Fred.
Gégé, pas grand chose le démonte –surtout quand ça vient de sa copine–, lui rétorque. « Un autre qui aurait tout aussi bien pu se poser la même question que moi : pourquoi suis-je moi ? C’est quand même pas extraordinaire de se poser cette question, et y’a pas besoin de sortir de Centrale pour ça.
— Oui, mais si cet autre avait tout à coup préféré être ton bonhomme, donc toi, avec le risque qu’il préfère finalement être autre que ce qu’il est ? Et si cet autre avait tout à coup préféré être ce toi qui ne se supporte pas –ce qui semble être le cas, vu ton interrogation– et que ce toi n’aspire qu’à être autre, moi par exemple ? Tu vois le tableau ? Tu saisis ?
Et si moi, au lieu de découper le gigot je m’étais posé la question de savoir pourquoi je suis moi, crois-moi, on aurait tous une sacrée faim, et au lieu de te demander pourquoi tu es toi, tu me demanderais si on peut passer à table. En attendant, sers-nous donc à boire, que tu ne vois même pas que les verres sont vides. »
Fronts plissés à cause des esprits gauches comme une planche mal dégauchie et pas rabotée avec de vilains nœuds, on avait remis le couvert et continué à vider les verres, histoire qu’ils soient moins lourds lorsque les filles débarrasseraient la table. Tonneau des Dalaïdes, celui de l’Adélaïde aurait dit Fred. Adélaïde c’est une copine qui n’avait pas pu venir, du fait que c’était la saison des vendanges tardives et que son homme possède quelques arpents de vigne dont provient la fine qu’on avait continué à écluser. Passer d’un niveau à un autre a ses règles et contraintes, par ma foi mon foie, fort contraignantes.
— Chercher à savoir pourquoi on est soi, c’est du luxe. Faut du pognon pour trouver la réponse. Combien es-tu prêt à payer ? Tu irais jusqu’à t’offrir une corde en chanvre ?
— Quand on ne sait plus qui on est on, on ne se pose pas la question de savoir pourquoi on est soi, car on n’est plus soi, ni personne d’autre, ni rien.
« Pourquoi je suis moi, mais pourquoi pas ? » Telle est la question que tu devrais te poser, avais-je dit à Gégé, frappé par une fulgurance sans doute inspirée en ligne directe par Dieu en personne. Je lui avais parlé à l’oreille, je parle de celle de Gégé, que j’espérais directement reliée à son esprit, lui-même nourri et activé par ses neurones, quoique étant sous l’emprise de l’alcool. »
« Mouais, c’est pas couillon. Faut voir… » m’avait-il répondu en vidant un avant-dernier godet de fine.