Bio-Ethique : organes

Georges ! Georges ! Georges c’est mon frère. Pas de réponse. GEORGES ! Maman ! Papa !
Ils sont passés où ? Alors je me mets à gueuler à gorge déployée : PAPA, MAMAN, GEORGES…
Des bruits. Ouf ! J’ai eu la frousse de ma vie. C’est eux, ils étaient là.

— Pas vilain, çui-là…
— L’est p’têt ben déjà trop gras, ch’sais pas…
— Et çui-ci, là, le p’tit noiraud ?

Ils sont venus vers moi, m’ont tripoté par en dessous, m’ont traficoté je ne sais quoi avec un truc pointu comme tout qu’ils m’ont planté dans le dos. Après, je ne sais plus bien. Je crois les avoir entendus râler, puis plus rien.
C’est le mal de crâne qui me réveille. Parce que je n’en crois pas l’oeil que j’ouvre, j’ouvre le deuxième pour voir si je ne rêve pas. Me pincer? C’est pas sérieux. Vous m’avez bien regardé ?
Fait noir, à part une loupiotte rouge toute falotte et qui clignotte. Je n’ai jamais aimé le rouge, et c’est ça qui a dû me coller ce mal de crâne. Je parviens tant bien que mal à me relever, m’ébroue, me secoue la couenne pour me retrouver les pattes en croix, la tronche sur ce machin dur, froid et glissant. Du carrelage. Rose, mais avec la lumière rouge, va savoir…

Enfin le silence revient. J’essaie de dormir mais le moral n’y est pas. Je ne sais pas ce qui m’attend vraiment, mais je ne me fais guère d’illusions : Gisèle, j’ai bien vu ce qu’ils en ont fait. Mes parents me manquent.

— Mais qu’est-ce qu’il a à couiner comme ça ?
— On a qu’à lui en recoller une dose. On a quand même pas à supporter ses braillements… Fait chier ! En pleine action. Putain si on manque le but, i va trinquer, c’est moi qui t’le dis.
— P’têt ben mais vas-y mollo. Les gars du labo nous ont déjà gonflé pour le transport.

Ni Georges, ni mes parents.

Deux types en blouse blanche entrent comme des dingues, allument en grand. Un instant je n’y vois plus rien. Tout est blanc, pire que la neige. Blanc, sauf la petite lumière rouge. Comme quand on avait tué Gisèle, ma grand-mère. C’était l’hiver, ils avaient fait ça dehors, dans la cour, après deux jours où il avait pas mal neigé. Je m’enfonçais jusqu’aux jarrets.
Un des deux types se rue sur moi. Il glisse et s’étale de tout son long. Je panique. L’histoire de Gisèle. L’autre me saute dessus par derrière, me serre entre ses jambes. Je suis coincé. Je hurle, je me débats et alors que je pense m’en sortir, le premier revient sur moi et le temps que je réalise, je me retrouve dans les choux.
Quand je me réveille à nouveau, il fait noir. Les types, je les entends gueuler. Un coup il sont contents : «Putain on est des bons ! – Ouaiiiiis… – Tiens, prends ça dans ta gueule !» », un autre coup ils râlent : « Quel con, mais quel con ! – Empaffé d’arbitre ! – Et ta license, tu l’as eue où ?»

Je suis dans le coaltar lorsque des voix me tirent de mes rêves, je devrais dire cauchemars. Je me suis vu tout maigre, presque complètement plat, debout sur mes pattes arrières, une patte avant levée comme si elle montrait quelque chose. Ils m’ont mis un bout de tissu rouge autour du ventre, un autre de la même couleur autour du cou et ils m’ont posé sur un trottoir. Un chien a levé la patte sur moi, et une énorme bonne femme avec des joues roses est sortie pour me laver à grande eau. Après quoi elle est rentrée dans une maison avec des grandes fenêtres en verre derrière lesquelles il y avait plein de choses comme des courgettes, mais d’un drôle de rose.

«Il a été tranquille ?» demande une voix de femme.
«Ça s’est mieux passé que pour le transport ?» questionne un homme.
«Pas de problème» » répondent les deux types.
— Je veux bien vous croire, parce qu’il n’a pas l’air bien vif. Il a même l’air complétement endormi.
— C’est sûrement l’air de la ville… En tout cas, il nous a pas posé de problème, rien.
«Même tout gentil» affirme en me tapotant la tête celui qui s’était étalé.

Je la secoue et grogne méchamment avant de lui rentrer dedans.

Me voilà parti je ne sais où, à travers des couloirs blancs. Je trottine à côté de la femme qui me tient en laisse. Lorsqu »elle me l’a mise, elle m’a parlé gentiment et m’a fait une carresse. Ça m’a rappellé quand j’étais tout petit. Doux et bon, mais ça ne m’a pas rassuré pour autant.

Ça me fait tout drôle parce qu’on est aux petits soins pour moi, et peut-être même un peu trop. Je suis nourri aux petits oignons, comme jamais je ne l’ai été, et ça m’inquiète un peu, parce que si je me rappelle bien, Hervé, un copain, avait eu droit aussi à un bon régime pendant pas mal de temps, et un jour on ne l’avait plus jamais revu. Mais je ne me rappelle pas qu’on lui ait fait ces drôles de choses qu’on me fait à moi. Le matin on me pèse (ce qui n’est pas fait pour me rassurer), on me mesure, on me fait courir avec des trucs qu’on m’a collé sur le dos et la poitrine. Ça ne fait pas mal, mais ça me gêne un peu et ça me démange. J’attends la promenade. On me met dans un parc, sans laisse, et j’en profite pour me gratter. Je me mets dos au sol et je me frotte tant que je peux. Quand je force trop la dose, on me prive de promenade.
Des fois on me couche comme sur un lit, avec au-dessus une machine qui fait des bruits bizarres et qui bouge. Des types regardent des images sur une boîte carrée, viennent vers moi, me posent dessus des choses rondes avec une colle, tracent des signes sur un tableau. Il y en a toujours un qui reste à côté de moi et qui pose une main sur ma tête, sauf si je m’endors.

Dans le couloir qui mène là où il y a la machine, j’ai croisé un ancien. Je dis un ancien, parce qu’il a l’air d’être à l’aise et de tout connaître ici. Avec son allure tristounette il me fait penser à mon père, et ça me donne un peu le cafard. Je me demande ce que deviennent les miens. L’ancien j’ai voulu lui dire deux mots, mais, à moins que je ne me fasse des idées, j’ai comme l’impression qu’on m’a empêché de lui parler. Le temps de le saluer, et hop ! je me suis senti tiré fissa sur le côté. Je lui trouve quand même une drôle de dégaine avec les deux gros pansements sur ses yeux, sa patte en moins, son oreille gauche envolée et sa moitié de groin.

 

Plusieurs blouses blanches viennent m’examiner. Ils discutent, sont excités, mais n’ont pas l’air d’être d’accord sur tout.

«Je crois le moment venu» » dit celui qui semble être le chef. Je ne l’ai jamais vu auparavant. « Parfait, notre donneur. C’est bien le premier qui présente toutes les garanties…»

«Le coeur est OK. On va pouvoir y aller» » avance une des blouses blanches.
«Et mon dialysé, vous en faites quoi ?» » rétorque une deuxième.
Un autre type enchaîne : «Il peut encore attendre, mais pas mon poumon», sitôt coupé par un dernier qui l’invective : « Oh, vous et votre poumon… Et mon foie, vous en faites quoi alors ?»

Je sors d’un long sommeil comateux. Mal partout, surtout dans le bas ventre qui me démange, mais pas autant que mes coucougnettes. Ils ont dû y coller un de ces machins avec du gel ou je ne sais quoi. Pas facile pour un bestiau de mon genre, mais avec les exercices d’assouplissement qu’on m’a fait faire pour me maintenir en forme (la forme, ici, c’est le leit-motiv) je peux me les gratter, ce dont je ne me prive pas habituellement. Ma patte la plus souple va droit au but et, horreur ! elle ne trouve que le vide. Je n’ai plus de coucougnettes.
De colère je gueule comme un goret qu’on égorge, ce qui a pour effet de faire rappliquer des blouses blanches, presque toutes auréolées de taches rouges.

— Ben dis-donc, mais c’est qu’il pète la santé le Noiraud ! On a eu raison de pas commencer par le coeur.
— Une petite convalescence, et hop, on se fait la rate.
— Après, on se fera les yeux.
— Ou un petit morceau d’intestin.
— Pour les oreilles, faut voir. La rate, pas de problème.
— Et la cerise sur le gâteau ?
— Le coeur !

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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