Citoyenneté et déchets

J’avais plein de trucs cassés ou devenus inutiles à jeter à la poubelle. Je m’étais fait incendier par les éboueurs : «Les encombrants, on les prend pas, alors vous allez les mettre fissa à la décharge». Éboueur, je n’ai jamais compris pourquoi on les appelle ainsi. Surtout ceux-là qui, en plus de ramasser les ordures, exercent le noble tâche de sapeurs-pompiers.

Décharge pour décharge, j’avais décidé de faire un grand ménage.

Comme il se doit j’avais trié ; les cartons, le plastique, les gravats, les débris de porcelaine consécutifs à une de ces disputes que j’ai parfois avec moi-même, dans l’intimité. J’en avais profité pour glisser dans mon véhicule utilitaire (qui trouvait à cette occasion sa raison d’être) quelques personnes, soi-disant amies, que j’avais conservées jusque là par pure faiblesse compassionnelle, mais que j’avais enfin décidé de virer de ma vie.

Et quoi ? En visant les personnes dont je voulais me débarrasser, le responsable de la décharge m’était tombé sur le râble.

«Non, non, non… Pas de polluants ici. C’est une décharge, pas une poubelle ! Les autres cochonneries, oui, mais pas celles-ci»
— J’en fais quoi, alors ?
— J’sais pas, moi, voyez peut-être du côté du funérarium, mais ici, pas question !

Le funérarium, à plus de 20 kilomètres, ben voyons !
On s’étonne après ça de trouver des saloperies dans la nature.

Revenir sur ma décision, pas question. Pour une fois que j’avais décidé de faire le ménage et plus encore de passer à l’acte…
Les tout-venant et déchets divers balancés dans les bennes percussionnistes, j’avais rembarqué le reste.

Direction le funérarium. Précautionneux et instruit de l’avidité des marchands de sommeil éternel, me voilà au volant de mon engin repeint en noir fluo pour l’occasion, de l’argent plein les poches. Route sinueuse, mauvaise, jalonnée de nids de poule : parfait ! Pour les rebuts polluants ça n’était pas la fête, motif goûteux de réjouissance qui me mettait en joie. Je sifflotai la Marche funèbre posthume de Chopin, un air que j’ai toujours trouvé entraînant et qui, en cet instant, m’incitait à redoubler de vitesse. Comportement dont la Camarde me remercierait à coup sûr si un accident mortel se produisait, lui laissant un bref instant de loisir somme toute bien mérité, avec tout le boulot et le reste qu’elle abat.

Pas d’accident, tant pis ! À défaut d’être saine, ma marchandise était hélas sauve, que je déposai à l’accueil où une hôtesse accorte, comme savent l’être les hôtesses surtout en ces lieux, refusa tout net de prendre en charge ma livraison.

— Désolée… La prise en charge n’est possible qu’après le décès. Ce ne serait que de moi, je ne dis pas, mais vous comprenez… Tant que le travail n’est pas achevé, je crains de ne pouvoir rien faire pour vous. Je suis vraiment désolée.
— Le travail achevé, c’est-à-dire… mais encore ?
— Vous voyez bien ce que je veux dire… Nous ne traitons que les cadavres.

Perçut-elle l’affliction sur mon visage éprouvé par les 20km d’un gymkhana qui, si la chance m’avait donné un coup de pouce, aurait pu être fatal pour ma cargaison?S’approchant de moi et baissant la voix, attentive à ce que son patron ne puisse ouïr quoi que ce fut, elle me glissa : «Mais je peux vous arranger ça si vous voulez…»

La coutume qui consiste, pour des employés, à amener le soir ou en week-end du travail à la maison, à leur compte, avait fait une émule.
Deux jours plus tard, délesté d’une part infime de la presque petite fortune que j’avais sur moi, je récupérai les cendres de mes amis encombrants.

J’ai toujours détesté le gaspillage et ce qui ne sert strictement à rien. Du coup, j’ai adopté un chat.

Publicités

A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans allégorie, écologie, littérature, nouvelles, contes, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.