Les Tours géantes

Je fais des tours de cartes. Pas des tours de magie, non, des tours de cartes, comme d’autres font des tours de béton, de verre, de ce que vous voulez, c’est pas mon problème. Mais moi je fais des tours de cartes. Les tours de magie, moi je n’y crois pas trop, parce que il n’y a rien de magique. Il faut juste détourner l’attention des spectateurs, et s’ils sont là, c’est bien pour se faire détourner l’attention, avec toutes les difficultés qu’ils ont dans la vie et la tension que ça leur fait. Alors ils viennent au spectacle de magie. Croyez moi, faire de la magie, c’est pas sorcier.

J’aurais aimé faire des chateaux entiers, mais il me faudrait au moins dix fois plus de cartes. Ceci dit, faire des tours, non seulement c’est bigrement technique, mais en plus ça demande de la patience, de la ténacité et plus encore, qu’il n’y ait pas le moindre courant d’air. Du coup, quand je m’y mets, je ferme portes et fenêtres à double tour, et surtout pas question d’oublier la moindre porte-fenêtre. Vu que je n’en ai pas, je ne dis pas ça pour moi.

Je préviens les uns et les autres pour n’être pas dérangé et je m’enferme dans la pièce que j’ai spécialement aménagée pour mes constructions.

Aujourd’hui je suis sur le point d’abattre mes dernières cartes pour parachever mes Twins, façon pour moi de poser ma dernière pierre sur cet édifice. Un ensemble de tours jumelles. Une copie de ce que j’ai vu à New-York lors d’un voyage que j’avais gagné à un concours de chateaux de cartes. Comme on nous avait mis à disposition toutes les cartes qu’on voulait, j’en avais profité pour me lancer, et j’avais enfin pu construire un chateau. Une merveille qui m’avait valu le 2e prix. En toute modestie j’aurais largement mérité le premier, mais il avait été attribué à un architecte des monuments historiques plus reconnu pour son entregent que pour ses qualités de bâtisseur.

Pour les bâtiments, je travaille au centième. Mes cartes mesurent 6cm par 10, taille ridicule par rapport à ces deux tours qui culminent à 417m, hors antenne. Du coup j’ai dû faire des travaux pour gagner en hauteur et, prévoyant, 10 mètres séparent le plancher de mon atelier de son plafond. Terminée, et antenne comprise, la plus haute des deux tours atteindra 5,26 mètres. Loin d’être petit (je mesure hors antenne 2,05m) je sais que, passé le 60e étage, je ne pourrai poursuivre mon oeuvre à laquelle 50 étages manqueraient. Du coup j’ai installé un élévateur mobile : une fois les Twins construites, je pourrai m’attaquer aux tours de Canton que je devrais pouvoir ériger avant que les vraies ne le soient. Pour celle de Dubai, il me faudra d’abord surélever le toit de ma maison.

Mes Twins. Plus de cinq mètres de hauteur ! Après un calcul rapide, mais complexe, il m’apparut évident que je manquerais de matériaux neufs. Je m’étais rappelé avoir remisé au grenier plus de 200 vieux jeux de cartes qui avaient contribué à des constructions précédentes. Ceux qui avaient servi de structures de base étaient bien un peu fatigués, mais ils feraient l’affaire pour les derniers étages où la charge va en s’amenuisant.

Pour ne pas être coupé du reste du monde pendant le temps estimé que durerait la construction, j’ai récupéré le téléviseur de ma chambre comme lors de chaque grande construction. Puisque désormais je dormais dans mon atelier, ça ne gênait personne, d’autant que je vis seul depuis que la mère de mes enfants a quitté le domicile conjugal en prenant avec elle les enfants, sous prétexte que je ne m’occupais pas assez d’elle et qu’elle en avait par dessus la tête d’être privée de télé pendant toute la durée de mes grands chantiers.

Le téléviseur ronronne. Rien de bien spécial aux infos de 9 heures, mon seul contact avec le reste du monde lorsque je suis sur un chantier.

Sanglé dans la nacelle de l’élévateur à 4 mètres au-dessus du sol, je tire les cartes qui constitueront la dalle supérieure du 108e étage. La poussière dont elles se sont recouvertes pendant leur séjour au grenier ne constituant en rien un risque en terme de surpoids, je vais cependant les poser avec toute la dextérité, la délicatesse et l’attention qui se doivent et dont je suis coutumier. Comme je le fais en pareilles circonstances, je modèrerai ma respiration en m’appliquant à n’expirer qu’une fois le dos en regard de l’édifice.

À un roi de trèfle que je me prépare à poser côté ouest, près de la cage d’escalier, j’en préfère un de coeur dont le poids est inférieur, tant par l’encre rouge moins lourde que la noire, que par le graphisme qui occupe un moindre espace sur la carte. Je procède de même pour les parties sud et est de la dalle de ce 108e étage : du coeur plutôt que du trèfle ; du carreau plutôt que du pîque en évitant le plus possible les cartes habillées. Arrivé face nord de la 2e tour, il me faut entamer un nouveau paquet auquel un coup de plumeau n’aurait pas fait de mal. Alors que je suis en train d’enlever l’élastique qui maintient les cartes, celui-ci, plus cuit que les précédents, lâche tout d’un coup, faisant surgir un nuage de poussière auquel je ne prête, hélas, aucune attention. Et c’est à l’instant même où je pose l’as de coeur que j’ai en main (la carte la plus légère de tout le jeu, choisie sciemment, n’étant pas dupe de quelques problèmes de résistance dans cette partie est), qu’un chatouillement terrible assaille mes narines. Ce n’est pas un éternuement qui s’ensuit, c’est une explosion !

Et c’est au même instant que le jingle d’un flash info sort du poste.
On est le 11 septembre 2001.

World Trade Center

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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