Travailler plus pour gagner moins

Le premier que j’ai exercé, c’était fabricant de métiers. Métiers à tisser. Obligé de filer droit, j’avais réussi à tramer tout un réseau de résistants parmi les canuts, à Lyon. Au final je m’étais retrouvé enchaîné dans une geôle qu’un cloporte aurait rechigné à habiter.

Après ça a été dans les arts. Métiers d’art, qu’on disait. Tu parles! En, guise d’art, fallait faire le beau auprès des clients, sourire, accepter leur mauvais goût et faire comme s’ils détenaient la vérité esthétique, clamant que le mauvais goût c’est le goût des autres.

Ceux de bouche, ça n’a pas été facile facile. Entre les madames Machin, épouse du sous-préfet nommé ici parce qu’on n’aurait pas pu le nommer ailleurs, madame le docteur, épouse d’un médecin qui, qu’il soit de garde ou non, passait le plus clair de son temps avec une maîtresse ou sur les courts de tennis à se faire activer les ba-balles, et madame trou-du-cul-du-monde dont le mari devenu sénateur se prenait pour le président de la république sous prétexte que les quidams le saluaient respectueusement et les autres qui, toutes et tous me cuisinaient pour que je leur livre les recettes comme un simple livreur de pizza industrielle… je n’avais plus eu de temps pour moi. Sauf quelques malheureuses minutes libres qui m’étaient restées après que la serveuse du bar américain m’eut dit d’aller me faire voir, sous prétexte que mon « petit cadeau » (simple pourboire de sympathie pour ses gentillesses accordées) ne pouvait être en rien le signe d’une quelconque allégeance à ses feints élans, allégeance qu’elle aurait tant aimé. Il me fallut la fuir, elle et ses assiduités.

Le métier de plombier-zingueur, aujourd’hui disparu, ne m’a que déboires apportés, dont une chute du toit d’une villa très moche des années 60, que sa propriétaire si fière vantait tant et tant qu’à l’époque j’avais cru qu’elle voulait la vendre. Erreur. Handicapé suite à cet accident qui m’avait poussé dans le vide et à une immobilité de plusieurs mois, je m’étais mis dans l’immobilier où mes talents commerciaux avaient réussi à me faire vendre un garage dans une HLM devant lequel chaque samedi des esthètes faisaient brûler des poubelles, une cabane de jardin en ruine, et –ma plus belle vente– un studio de 11,80m2 (ramenés à 14 grâce à mon imagination et à mon âpreté aux gains) situé au 7e étage d’un immeuble décrépi sans ascenseur dans lequel des concurrents déloyaux avaient introduits rats, cafards et autres indics. Le vice de forme pour lequel j’avais été attaqué m’avait coûté le double de ce que m’avait rapporté la vente… annulée. Je dus bien évidemment rembourser le toit de la villa.

Pour me sortir d’une situation financière fragile, je n’avais eu d’autre solution que de m’en remettre à Dieu. Ce que j’avais fait en investissant une église paumée dans un patelin paumé dont la population paumée avait été conquise par l’arrivée –enfin !– d’un prêtre qui ne les emberlificotait pas avec ses sermons moralisateurs, n’exigeant d’eux qu’une dîme suffisamment confortable pour qu’il puisse survivre ainsi qu’une bonne suffisamment mignonne pour envisager la survie de l’espèce. Fidèles et infidèles avaient tant redonné vie à l’église désertée qu’on avait parlé de miracle. Jusqu’au jour où l’évêque s’était pointé accompagné de gendarmes. Prévenu à temps par mon excellente bonne avec qui j’avais convolé, j’avais juste eu le temps de filer avec elle dans la vieille Torpédo que m’avait offerte une marquise locale chez qui j’en avais installé une, lui évitant ainsi l’outrage de la pluie sur ses nobles coiffes, lorsqu’elle ouvrait l’huis de son castel, notamment pour m’y faire pénétrer.

La vente de la Torpédo –voiture de collection qui valait une petite fortune– fut à l’origine d’un nouveau métier : marchand de biens. Là où il y a du bien, le mal trépasse.
La séduction insolente dont m’avait pourvu Dieu, jointe à une aisance et un charme naturels que j’avais affinés face au miroir en pied de ma pourvoyeuse torpédesque que j’avais su, grâce à d’autres qualités que je tairai, combler de bonheur, me fit faire d’excellentes affaires. Qui eurent vite fait de me conduire, mes talents d’escrocs enfin reconnus par un juge éclairé, à passer quelques mois à moisir dans un cachot, à Nantes. La fille du geôlier, qui connaissait la chanson, avait omis de me faire évader.

J’avais échappé à la corde au cou, celle des femmes et celle de chanvre. Ce qui me donna l’idée, allez savoir pourquoi, de vendre des cravates sur les marchés locaux. Les marchés sont toujours locaux. Leste au vol à la tire, silencieux comme un félin en charentaises, discret comme un évêque qui se rend chez sa maîtresse, vif comme une vive, je piquais la cravate des chalands du matin que je revendais à ceux de l’après-midi. Les chalands du matin sont des travailleurs pressés ; ceux de l’après-midi des oisifs qui n’ont rien de mieux à faire que de baguenauder comme de bon badauds. C’était sans compter sur la plus grosse firme locale qui, du jour au lendemain, avait fermé ses portes, ne laissant d’autre choix à ses employés que s’en aller traîner dans les travées du marché pour ne pas sombrer dans la dépression. Ils me tombèrent dessus à bras raccourcis, l’été torride encourageant les chemisettes à manches courtes, et me forcèrent à manger une par une les quelques cravates invendues dont une maculée de restes de nourriture provenant sans aucun doute d’un restaurant chinois. Je déteste les cravates, plus encore que le nuoc-mam.

Sorti de la clinique quelques douloureux jours plus tard et quelques défécations plus ou moins textiles plus tard, j’ai décidé de laisser tomber ces activités de travailleur indépendant. J’avais appris que la liberté a un prix.

Pourtant il me fallait subvenir à mes besoins. Comment ?
Peut-être vous l’apprendrai-je, peut-être pas.
Toujours est-il, là est l’important, que j’y parvins. Las.

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler, non, mais de cette croyance hallucinante selon laquelle « Plus on travaille, plus on gagne d’argent ».
J’y viendrai. Dès que j’aurai de quoi m’acheter un taille crayon.
Car j’ai eu beau eu travailler d’arrache-pied, non seulement j’ai gagné peu d’argent, mais ce peu que j’ai gagné m’a été chipé par guère plus honnête que moi.

« Plus on travaille, plus on gagne d’argent !». Non, non, non et non. Mais « Plus on fait travailler les autres en les exploitant, plus on gagne d’argent », oui!

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Un prochain article traitera du sujet suivant : « Gagner son argent à la sueur du front des autres »


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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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6 commentaires pour Travailler plus pour gagner moins

  1. PovFill dit :

    Trop forte, Sue Stern. Trop trop forte !

  2. Heh I am literally the first reply to your amazing writing?

  3. Emery Weiss dit :

    Really great article. Honestly.

  4. Phare & Night dit :

    Je avoir Sue Stern coments lu sans rien absolu compris pourtant je traduire fait par firm professional North Korea qui tradui l’a par international consortium traduction dans le Mandarin qui traduit l’a avant par équipe National Center Langage en Uzbek du sud. Tout été fait par professionnels aguérris dans le compliqué langage et haute philosophie, économy, aussi politic et rien du sens venu en compréhension. Lu dans l’envers en suppose inverse parfois n’a donné rien non plus. Je m’en vais le texte porter traduire à little green-man féru de haut savoir linguistic. Premier en grande classe premium il reçu a grand prix de la traduct. Des translate reçue j’attends elle, la transmets vous si la voulez. Sinon la reput in my goulotte.

  5. Sue Stern dit :

    Very awesome writing. Honest.

    • Sorry, I know English very badly and I don’t understand what you wrote. If it is possible to you, thank you to translate your commentary in french.
      I specify : I don’t absolutely understand the sense of your writing…

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