Les eaux, leur richesse

Avant tout, voire même avant la Création, il y a les eaux. Dormantes. Dont on aurait dû se méfier, dont on ne s’est pas méfié, et dont on ne se méfie jamais assez. Lorsqu’elles cessent de dormir, elles se réveillent et en profitent pour nous réveiller : alerte générale.
Il y a les eaux vives qui, comme leur nom l’évoque, sont loin d’être des feignasses, que je me demande pourquoi ça s’écrit avec EI et pas AI. Les mots qui s’écrivent ainsi et pas autrement, j’adore ! Comme ils s’écrivent tout seuls comme des grands, on n’a pas à se creuser la tête pour en connaître l’orthographe.

L’eau lourde. Comme tout bon catholique le sait, elle est miraculeuse. Est-ce dû à sa composition en sels minéraux ? À son lieu de captation où d’ingénieux systèmes la bénissent automatiquement au nom du Commerce, de la Naïveté et de l’Espoir ? On n’en saura jamais rien puisqu’il s’agit d’un miracle.

L’eau plate. C’est celle qu’on renverse sur la table en mélaminé, cette noble matière qui a remplacé notre bon vieux Formica devenu ringard, ne lui ayant trouvé aucun rôle d’allongement pour cause de grève chez les fabricants de pastis, whisky et vins frelatés autant qu’infâmes issus de différentes régions de la Communauté européenne.
On la trouve aussi à l’état naturel dans les mares et flaques (d’eau). Privée de tout réapprovisionnement qui serait consécutif soit à une eau vive égarée, soit à une averse, soit à un délestage de vessies trop pleines et prêtes à exploser, cette eau finit par s’évaporer dans la nature, ne laissant qu’une odeur nauséabonde.

L’eau de Seltz, d’après Sodaquick, est gazeuse, plus économique, plus saine, plus écologique. Chacun peut acquérir une fontaine de cette eau presque aussi miraculeuse que l’eau lourde, à partir de la somme, somme toute modeste, de 54,90 €. L’eau de Seltz contient de nombreuses bulles dues aux gaz qu’elle contient, mais dont on ignore l’origine. Le gamin de ma concierge, âgé de 6 ans, est le seul qui m’ait suggéré une piste sérieuse. Nous jouions à la marelle lorsqu’à la suite d’une chute malencontreuse il s’était retrouvé le cul dans une flaque censée symboliser le Paradis, à cause de l’eau lourde miraculeuse. Adepte des haricots secs, comme tous les pauvres, qui les préfèrent aux légumes frais et délicats, ma concierge en gavait son gamin. Sans entrer dans des détails scabreux et sonores, Jules (le fils de ma concierge, chacun l’aura compris) s’était retrouvé dans une position π / 2 à se tordre de rire. «C’est comme à la piscine, m’avait-il dit en se bidonnant» (au sens propre). «Quoi comme à la piscine ?» l’avais-je questionné. «Ben voui. J’ai pété dans l’eau, ça a fait des bulles, c’était rigolo». Il avait enchaîné en chantant à tue-tête :

Au clair de la Lune, j’ai pété dans l’eau
Ça faisait des bulles, c’était rigolo
Ma grand mère arrive avec un couteau
Elle me coupe les fesses en dix mille morceaux

Au clair de la lune sur un tabouret
je mangeais des prunes avec du pain frais
une demoiselle vient m’en demander
je lui dis ma belle va te promener

«L’eau, ça moile» n’est autre qu’une transcription tardive de l’expression «l’eau ça mouille», avertissement que les mères de famille prodigaient à leurs enfants en cas d’averse, du temps où le sèche-linge n’existait que sous la forme de fils habilement tendus entre deux arbres, de préférence des noyers. Expression qu’on retrouve dans le proverbe lorrain «À trop chat noyer, moile main se fait» et où d’aucuns, nécessairement pervers, ont vu une connotation sexuelle, ce qui est stupide.

Que d’eau, que d’eau est une déformation de l’expression quedeaux quedeaux, ou quedeaux n’est que le pluriel de quedal, soit que dal, qui signifie « peau de balle », dal venant avec un minimum de doutes du romani « dail » dont le sens est « rien du tout ». D’où la question que nous sommes en droit de nous poser : «le mot « balle » n’est-il pas un transfuge du mot « dal » (dail), et dans ce cas, l’expression «trou de balle» n’est-elle pas une déformation de cette autre, fleurie en diable («trou de dal») avérée dès le XIe siècle ? Fleurie en diable, à cause de l’alimentation riche en piments d’Espelette dont la culture, selon certains contradicteurs atteints d’hémorroïdes, ne voit le jour qu’à partir de 1650, éludant les cultures nocturnes.

L’eau forte l’est moins que ce qu’en pense le commun, auquel je n’appartiens pas. Contrairement à lui qui perd son temps à beaucoup penser, surtout ses blessures, je ne fais que penser guère, d’où le peu de place forte et de temps qu’il me reste à penser guerre. Sachant que toute pensée qui n’est pas mienne est source de conflits, je m’arrange pour penser le moins possible.
L’eau forte est acide, comme le vinaigre qui, contrairement à ce qu’en pense le même commun, ne provient nullement d’Afrique, qu’elle soit occidentale, orientale, du nord ou du sud. Le vinaigre vient des mouches. La durée de vie d’une mouche dépend de son espèce, mais de manière générale, les mouches domestiques ont une durée de vie qui va de quelques jours à quelques autres jours, sauf accident, comme une noyade dans une eau dont le degré d’acidité est plus élevé que celui du vinaigre.

Les eaux croupies succèdent presque irrémédiablement aux eaux dormantes que seules réveillent les intempéries qui manquent de tempérance. Leur état de décrépitude les conduit généralement à devenir des eaux mortes. La Mer morte en est une parfaite illustration.

L’eau bénite est bénie oui oui. L’eau probe n’existe tout simplement pas. L’eau ferrugineuse, si. L’eau tite est une variété qui fait glouglou dans les oreilles, preuve s’il en fallait qu’il n’y a pas que la bouteille qui fasse glouglou.

Qui c’est qui fait glou glou ? 
C’est la bouteille, c’est la bouteille 
Qui c’est qui fait glou glou ? 
C’est la bouteille de chez nous 
Et quand on boit un coup 
De ce divin jus de la treille 
Cul sec ou bien cul doux 
On est beaucoup mieux d’un seul coup 

L’eau B (prononcer l’aube) est ce que le crépuscule est au Soleil couchant. C’est aussi un département dont la règle de Troyes n’est jamais remise en question, excepté avec cette histoire de cheval du presque même coin, à dormir debout, ce qui n’a rien d’extraordinaire, vu qu’il y a plus de chevaux qui dorment debout qu’il n’y a de monnaie dans mon porte même chose, pas le peintre, l’autre. D’où l’expression «cheval de trait» (déformation de « trois », comme dans «oune, déï, trè»), d’une justesse douteuse si on pense à la traite d’un cheval au galop, moins évidente qu’il n’y paraît, surtout s’il s’agit d’un étalon dont l’or, gagné au Prix de l’Arc de triomphe, ne peut qu’être à venir tant que le canasson en question n’a pas, à ses caprices, soumis une jument stupide ou interessée.

L’eau c’est des oeufs, c’est bien évidemment un mensonge. Ne parlons pas de l’eau d’alix, de l’eau-fils, ni de l’eau-mère.
L’eau-géhenne me gêne. Si l’eau-la donne le ton, elle sert surtout de stop ou de feu rouge.

Un prochain article traitera des différents traitements de l’eau. Nous aborderons aussi le cas de l’eau mélie, de l’eau pinel, de l’eau pâle, l’eau puce, l’eau primée, et l’eau val.
L’eau que cite Annie (une collègue de travail du service des eaux usées), fera l’objet d’un troisième volet, avec l’eau de boudin.

Malgré les nombreuses demandes de nos encore plus nombreux lecteurs, nous ne pourrons, hélas, traiter de l’eau merta. Nous en sommes désolés, mais sécurité oblige.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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7 commentaires pour Les eaux, leur richesse

  1. Mauviris dit :

    J’aimerais connaître votre eau pignon sur la menthe à l’eau. Je fais un sirop excellent avec ma propre menthe. C’est une religieuse qui m’a donné la recette. Bien sûr il faudrait que vous la goûtiez, ce qui n’est pas un problème.

    • PovFill dit :

      Je ne doute pas que votre menthe à l’eau soit excellente, mais je ne suis pas sûre que l’auteur de ce blog n’ait pas une préférence pour le Pastis. J’en fais un à réveiller un mort, un vrai qui tue. A bon entendeur…

    • Menthe à l’eau et Pastis, ça doit être jouable. Si je ne me trompe pas, j’ai un petit trou dans mon (aqua)planing début septembre 2014. Entre le 10 et le 11. A vous de voir.

  2. PovFill dit :

    L’eau j’en ai soupé dans le midi où j’étais quand il y a eu les inondations. J’ai hâte que vous racontiez des bêtises sur le feu.

    • C’est promis, sans m’engager toutefois. Dès les premiers gros incendies de forêt, je ferai le nécessaire. En prévision je me suis acheté la panoplie du « Petit pompier » avec plusieurs bidons remplis d’eau. J’espère ne pas m’être trompé, parce que le même jour, j’ai rempli deux bidons d’essence pour mes briquets. Je fume pas mal, et la chaleur revenue, l’essence a tendance à s’évaporer. Inutile cependant de mettre le feu vous-même. Soyez patiente, ça viendra tout seul.

  3. eleate dit :

    Bien joli tout ça, mais à quand un article sur l’eau de là, d’ici ou d’ailleurs ?

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