L’eau de là, l’eau de l’au-delà

Je m’étais plus ou moins engagé à parler de l’eau de là, d’ici ou d’ailleurs, à condition que je fasse une NDE. Pour qui ne saurait pas ce qu’est une NDE, rien à voir avec l’allergie consécutive à une ingestion d’œufs, qui conduit le stupide gourmand à finir par trouver indigestes les œufs puis à les haïr, vomissant un vociférant «J’ai la haine des œufs» en même temps que l’omelette aux champignons, ces derniers n’y étant pour rien dans ce qui aurait pu être un drame terrible, ayant été mirés un par un par le pharmacien de mon quartier, pour peu que le gourmand en question demeure à deux pas de chez moi, mais ça m’étonnerait, car depuis le temps je l’aurais croisé dans son officine. Rassurons-nous : sans être légion, les pharmacies sont correctement dispatchées sur le territoire pour que personne ne soit forcé de venir consulter mon ami Cologue, pharmacien de son état, dont le commerce est à moins d’un pâté de maison de là où je demeure, en fait juste en dessous et plus concrètement 16 étages plus bas, détail important comme nous le verrons plus bas, au rez-de-chaussée.
La NDE, ou Near Death Experience est, comme son nom ne l’indique pas pour qui l’anglais n’évoque rien d’autre que le steak aux échalotes qu’on déglace avec le meilleur des vinaigres ou, s’il s’agit d’un féru de géographie, cette ville de la côte basque, région qu’affectionnent les vieilles Anglaises, une Near Death Experience, disais-je, est une expérience proche de la mort, plus exactement qui s’approche de la mort. Avec les risques inhérents à ce type d’expérience, sachant que poussée à l’extrême elle se transforme en mort pure, simple et définitive. Car la mort est définitive, et hormis mon copain René résident à titre gratuit à l’hôpital psychiatrique de mon canton, rares sont ceux qui en sont revenus. Lui, si. C’est du moins ce qu’il prétend.
Pour vous faire une idée de ce qu’est une NDE, imaginez que vous partez en voyage. Vous prenez le train. Le train devient fou, probablement à cause du conducteur qui, venant d’apprendre qu’il est atteint d’une cirrhose dont le pronostic semble létal, a avalé plusieurs grogs pour se donner du courage, arguant devant sa tendre épouse qu’un coup de froid le menace, laquelle, ayant froncé les sourcils n’en a manifestement rien cru.
Il fonce sur les rails, s’emballe. Vous aimeriez sauter du train en marche, mais vous en savez le danger. Alors vous vous cramponnez à votre voisin qui se cramponne à vous et tous-deux priez pour que cette cavalcade ferroviaire ait un terme. Las ! il n’en est rien et lorsque le monstre d’acier, de mélaminé joliment imprimé de fleurs champêtres, de PVC et de cette quantité d’autres matériaux (habituellement utilisés dans la construction des locomotives et wagons) s’engouffre dans le tunnel en laissant s’échapper l’odeur de soufre caractéristique de l’approche des portes de l’enfer, vous pensez votre dernière heure venue. Erreur ! car il s’agit de vos toutes dernières secondes. Un ingénieux système projette le film de votre vie sur l’écran noir du tunnel. La projection se déroule à des milliers d’images par seconde, peut-être davantage, que vous recevez dans vos yeux ébahis, telles des escarbilles. Et à l’instant ou l’effet de vase communiquant a mis fin à la permutation embobimétrique, la bobine vide du début de séance ayant avalé par enroulements ininterrompus celle qui était pleine, faisant resurgir le passé… à cet instant que vous pensez fatidique, un flash de lumière blanche vous fait chercher dans votre poche revolver (ce qui n’est pas la place idéale) vos lunettes de soleil. Que vous ne trouvez pas, le temps gris de ce mois de novembre (les NDE n’ont cependant pas toujours lieu qu’au seul mois de novembre) ne vous ayant pas incité à vous en munir.

La clarté. Elle vous submerge, vous appelle, vous entraîne. Inopérante, car inexistante dans votre vie quotidienne qui n’a de goût que celui fade de l’odeur douceâtre des fleurs de marronniers, celle qui vous nimbe alors vous éclaire dix-mille fois plus que ne le ferait un bec de gaz connu pour son avarice en candelas. La lumière vous engloutit, vous absorbe. Vous devenez lumière. Ce qui vous permet de voir ce qui est à voir, soit dans l’ordre :

Les être chers et aimés qui se sont fait la belle ;
La vierge Marie ;
Le Christ en croix, ses saints apôtres et autres saints bénévoles travaillant dans une association caritative proche de la ligue anti-alcooliques ;
Le Tout. Non pas le petit Tout de rien du tout, mais le Grand Tout immense, insondable, universel, infini et saoulant : vous êtes ivre.
Lorsque s’estompe enfin la lumière qui vous aveuglait, c’est la double révélation :

1. Le service public n’est plus ce qu’il était. Pour preuve les trains fous.
2. Le conducteur du train n’est pas le seul à souffrir d’une cirrhose où à s’embarquer quelque peu pompette à bord d’un engin, somme toute dangereux.

Parce que vos proches pourraient se faire du souci, il est temps maintenant que vous reveniez à votre point de départ. Quittez ce train fou et revenez à pied jusqu’au quai où vos proches vous attendent hortensia en main, acheté chez le fleuriste du coin et non au Japon d’où ce saxifrage serait originaire, quelle que soit sa couleur.

Aux inévitables «Alors, c’était comment, raconte-nous…», ne répondez que d’une façon sybilline en vous attachant à porter votre regard au-delà de la ligne bleue des Vosges. Plus tard, faites-leur l’aumône d’une réponse du genre «Mmmmh… comment vous dire… Le tunnel… Une fulgurance… Un sentiment de paix ineffable… de La Fontaine (ne craignez pas de glisser la note d’humour qui montre que vous avez un certain recul vis à vis de ce que vous venez de vivre)…» Enfin, et pour clore une vaine discussion, dites-leur que chacun voyant midi à sa porte, les expériences perso, ça ne se transmet pas.

Plus tard, une fois revenu chez vous, isolez-vous en faisant en sorte que vos proches s’en rendent compte. Prenez un air absent, laissez errer votre regard sur une quelconque tache de la tapisserie du salon. Secouez lentement et tout doucement la tête en murmurant des «trop beau… c’était trop beau…» puis laissez couler quelques larmes sur votre visage douloureusement apaisé.
Enfin affichant la parfaite insondabilité de l’être révélé, dites simplement et à plusieurs reprises «l’eau… l’eau de l’au-delà… l’eau de là… au-delà…». Mêlez-y quelques «larmes… sel de la vie…», c’est du plus bel effet.

 

Voilà pour ce qui est d’une NDE. Je n’ai pas dit «Voilà pour ce qui est de La NDE», car vous le savez, les expériences perso, ça ne se transmet pas. À chacun sa NDE.
La dernière que j’ai vécue, moi, personnellement, l’auteur de ces lignes, c’était un soir, après avoir cherché à faire comprendre à un aréopage de psycho-machins ce qu’est une NDE. Étaient-ils stupides, bouchés à l’émeri (qui ne sert pas qu’à poncer les jeans et autres matériaux) ou avaient-ils consommé trop de psychotropes ? je ne sais, mais ils m’avaient collé une telle migraine que, les laissant là en les priant de bien vouloir m’abenter un instant, j’avais fait un saut chez mon pharmacien pour y quérir quelque remède. En oubliant que mon appartement est situé seize étages au-dessus de son estanco.

Le beau temps m’avait sauvé la mise.
J’ai traversé comme une fusée la toile fusée du store du quatorzième, défoncé le store du treizième, glissé sur celui à moitié déployé du onzième, rebondi d’un parasol du neuvième sur celui du huitième, brisé la pergola en bambou du sixième, et ainsi de suite, jusqu’à la marquise qui m’a reçu dans son giron et que j’ai traversée de part en part, excusez du peu.
Je n’ai pas pris le train. Ne l’ayant pas pris, pas de tunnel. Pas de tunnel, pas de bout du tunnel. Pas de bout du tunnel, pas de clarté. Je n’ai vu ni Marie ni son fiston et ses sous-fifres.
Ce dont je me souviens, concernant cette expérience (très) proche de la mort, ce sont les visages en même temps hilares, effarés, abasourdis de ceux qui m’aidèrent à me relever et qui me congratulèrent, allez savoir pourquoi, en parlant de miracle.

Une semaine plus tard, aux «Alors, c’était comment, racontez-nous…», de mes psycho-machins venus en force et enfin prêts à « entendre » je répondis d’une façon sybilline en m’attachant à porter mon regard au-delà de la ligne bleue des Vosges. Royal, je leur fis l’aumône d’une réponse du genre «Mmmmh… comment vous dire… Le tunnel… la clarté au bout… Un sentiment de paix ineffable… Une pure harmonie… Sans aucun trait de cet humour hors pair qui caractérise ma verve et que je dédaigne offrir à des gougnafiers. Vu les activités qu’ils exerçaient, je fis l’économie du discours sur les expériences perso qui ne se transmettent pas. Leur indiquant seize étages plus bas la marquise retapée et remise en place, je leur suggérai de tenter par eux-mêmes leur propre Near Death Experience. Suggestion qu’ils feignirent de n’ouïr point.

Aujourd’hui, avant de m’accorder un quelconque droit à la migraine, je vérifie à quel étage je me trouve alors.
Par prudence et surtout par souci d’économie, vu que les Chemins de Fer augmentent sans cesse leurs tarifs, je me refuse désormais à vivre d’autres NDE autrement qu’en rêve.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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