Après Second Life, First Death

Second Life, tout compte fait, surtout avec ce que ça m’a coûté, ça n’est pas plus excitant que First life. Pour ceux qui se seraient égarés dans Second Life ou dans d’autres territoires virtuels et qui en auraient oublié ce qu’est la vie, arrangez-vous pour avoir un accident suffisamment grave ou une maladie pénible pour vous en rappeler, les deux n’étant pas incompatibles. Mais si vous êtes déjà passé par la case grosse tuile et que pouvoir disparaître tranquillement ne vous est plus possible, restez sagement dans Second life ou tentez l’aventure dans Énième life.
Second life, c’est un vrai piège à con. Je sais de quoi je parle, puisque j’y suis tombé, séduit par le fait la croyance qu’ici –façon de parler, car dans la réalité virtuelle l’ici et le maintenant sont lettres mortes–, dans ce monde virtuel, belle, riche, intéressante et surtout éternelle est la vie, car on ne se suicide pas dans Second life. Ça n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Avec pour tout résultat pas mieux que si j’avais gratté le tain du miroir de ma salle de bain, ce qui ne rapporte rien d’autre que l’illusion de ne pas être labouré par de nouvelles rides.

J’ai cru réussir en balançant du 16e étage mon ordinateur. Ça aurait dû marcher, mais tu parles ! J’étais pourtant bel et bien dans l’écran et, à voir ma tête, bien décidé à en finir. Rendu chez ma voisine de palier, j’ai vite compris qu’il n’en était rien. Tranquillement en train de faire avec ce drôle de moi ce genre de choses que la morale réprouve, elle était là, à haleter sur son clavier et à murmurer mon nom avec un air énamouré que me renvoyait son écran coréen, un Sacer-Akwa de 22 pouces.
Une autre fois j’ai injurié une bande de voyous dans l’espoir qu’ils me tabassent à mort, mais occupés à se bagarrer entre eux, pire que de la lâcheté, ils m’ont snobé. Les traiter de gonzesses n’y a rien fait, au contraire. «Alors ça ! mec, comment t’as deviné ? T’es trop fort, on t’offre un verre… Tu fais quoi ce soir ?». Leur répondre que j’étais gay ne les a pas démontées plus que ça, et le soir même, espérant choper le Sida ou pire, je les ai suivies dans leur quartier pourri, une zone crasseuse, où, avec un peu de chance, je me ferais agresser. Ce qui effectivement arriva, très exactement en même temps qu’une panne secteur qui mit fin à ma session Second Life.
J’aurais eu l’adéhesselle gratos, l’ADSL quoi ! je parie ma vie que j’aurais fini par trouver une combine pour passer l’arme à gauche.

 

Encore heureux qu’on trouve de tout sur le Net. Pour peu qu’on sache comment s’y prendre, et pour peu qu’on sache vraiment ce qu’on cherche.
Je savais de quoi il s’agissait –un truc qui foire dans le cerveau, et slash ! tout s’éteint : les néons, les hallogènes, les leds, le disque dur et tout le bordel qui fait qu’un jour on débarque sur Terre, tête la première– mais j’avais été infoutu de remettre la main sur le mot. C’était quoi : un verbe ? un nom ? Ma mémoire visuelle s’étant développée à force de jeux videos et de navigation sur Second life, l’image m’était revenue d’un mot court, écrit en capitales d’imprimerie. Unesco, Cédérom, Radar, Hachèlème… Un acronyme, pas difficile de se le fixer en mémoire. Sans Light amplification by stimulated emission of radiation –en raccourci, le Laser–, tes CDR n’auraient d’autre usage que celui d’épouvantails à moineaux ou celui de boules de sapin de Noël en plastique recyclable. Un acronyme, je m’en serais rappelé. Un sigle, alors ? 
A, B, C, D, E, F, etc. Lorsque j’ai perdu un mot, je parcours l’alphabet en combinant les lettres combinables. AA, AB, ABA, ABACA, ABC, ABCDaire et ainsi de suite. ABC, m’avait bien évoqué quelque chose, mais ça n’était pas ça. AC, ACA, ACAB, ACABI… À ce train là, je n’étais pas encore rendu, m’étais-je dit alors que j’en étais à AT, ATA, ATAB…

«Tu viens manger oui ou non ?»
La voix de ma voisine. Qui s’impatiente.
— Je file aux vécés et j’arrive !
Occupés par le gamin, les WC. Notre gamin. Parce que dans la vraie vie –petite précision–, ma voisine de palier de Second Life –Storyboard–, est ma femme.
En deux temps et trois clics, je me connecte. Penser à changer de souris. Chercher des vécés. Aussi rarissimes ici que la plus petite parcelle de pseudo réalité. Debout, je tape WC dans la boîte de recherche. Urgence et position, me font pianoter n’importe quoi, et les résultats s’affichent :
AVC – environ 18 700 000 résutats

  • Accident vasculaire cérébral – Wikipédia
    Un accident vasculaire cérébral (AVC), parfois appelé « attaque cérébrale », est un déficit neurologique soudain d’origine vasculaire. 
    Etiologie /Causes – Épidémiologie – Sémiologie/Signes d’un AVC
    fr.wikipedia.org/…/Accident_vasculaire_cérébral – En cache – Pages similaires
  • AVC, bingo ! Voilà donc pourquoi ABC m’avait évoqué un vague quelque chose.
    Je réitère ma requête, précédemment involontaire, pour les seules pages en français.
    AVC – environ 2 070 000 résultats.
    Suffisamment pour que j’y trouve mon bonheur.

    Ma vessie attendra pour un désengorgement.
    Je parcours le clavier, fébrile, en veillant à saisir correctement ma recherche.
    Moins de deux minutes de téléchargement plus tard, j’ai mon AVC. Sur http://Heaven&Hell-AVC.net.
    Le temps de me dire qu’on trouve vraiment tout ce qu’on veut de TANGIBLE sur le Net, c’est l’extinction des feux, puis le black-out.

    — Qu’est-ce que tu fous, à la fin ? Ça va être tout froid !
    — 
    — Qu’est-ce que t’as encore foutu avec l’ordi. Non mais t’as vu ce bordel sur l’écran ? Surtout me réponds pas. Et j’espère que tu as relevé la lunette des vécés.

    .

    Je suis de l’autre côté.
    C’est drôle, la mort. On voit de drôles de choses. Ceux de Second Life, par exemple. Ce sont des morts, comme tous les autres ici, à la différence près qu’ils croient être en vie. Ils ne croient pas être ENCORE et TOUJOURS en vie, non : ils s’imaginent vivre et pensent qu’en jouant dans Second Life ils échappent au quotidien, alors qu’ils sont morts. Plus exactement ils croient être morts. Pour être mort, il faut avoir vécu, mais eux n’ont jamais vécu. Ils n’ont aucune existence propre et n’en ont jamais eue. La seule existence qu’ils ont est celle que leur prête les vrais morts, pour s’amuser et tromper le temps. Les vrais morts, ceux qui, comme moi, ont perdu la vie parce qu’ils l’ont eue un jour.
    S’amuser et tromper le temps. Car ici, le temps est long. Très très long. À moins qu’il ne fasse que sembler long.

     

    Bientôt un nouvel article : First Death
    Publicités

    A propos pierrevaissiere

    On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
    Cet article, publié dans allégorie, littérature, médias, télévision, nouvelles, contes, technique et technologie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.