Hôpital psychiatrique : Fernande

Fernande
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Elle n’est pas la Fernande de Brassens. Elle ne fait bander personne. Sauf un des infirmiers, un garde chiourme, nervi au service des empêcheurs de vivre tel qu’on est.
Son histoire, qui peut devenir la nôtre, est d’une banalité affligeante. Si banale qu’elle n’intéresse qu’une minorité de gens. De ceux qui voient en elle un miroir, de ces miroirs dont les images pourraient appartenir au futur.
Fernande est seule. Comme toutes les personnes seules, elle est perdue. Elle s’est perdue. Entre ses rêves de petite fille et les cauchemars des années qui ont suivi.
Fernande, je n’ai pas réussi à lui parler. Peut-être parce que je ne connaissais pas son vrai prénom. Peut-être parce que je me la suis complètement inventée. Peut-être parce que je suis son garde-chiourme mais que je ne le sais pas. Peut-être parce que je suis les barreaux de sa cellule…
Elle, par contre, m’a parlé et me parle encore et toujours. Avec ses mots à elle faits de silence.
Et je me suis imaginé comprendre ce qu’elle me disait.
C’est cela que je vais essayer de traduire. Dès que je me serais détaché du fil de la raison qui ne laisse aucune place à ce qui vibre au fond de nous, très loin, très très loin, dans ces territoires où ont été relégués nos âmes d’enfant et nos rires de bébés.

Fernande a été un bébé. Mais c’est si loin qu’elle ne sait s’en rappeler.
Je lui ai tenu la main comme on la tient à un nourrisson, en la pelotant, la pelotonnant, la malaxant comme une pâte qui lèvera parce qu’on lui a donné du souffle. Je pensais la guider dans les corridors de sa mémoire; c’est elle qui m’a entraîné sur les berges de ses souvenirs. J’ai su qu’elle fermait les yeux lorsque mes paupières se sont closes sous la brise qui soufflait de son coeur.

Le chemin nous a conduit. Loin, très loin, dans des territoires de nomadisme, sans frontière, où le souffle du vent est celui des dieux, où les eaux sont de larme ou de cristal lumineux, où la terre est celle qu’on travaille pour se nourrir et pour y mourir, où l’air est bitume ou pure clarté, et où se livrent à leurs jeux favoris –guerre et paix–, les anges et démons.

J’ai volé sous les ailes de Fernande, accroché à ses serrements de coeur et au serment qu’elle m’a fait de me montrer le beau enfoui sous l’immondice et la laideur de la mort qui se cache derrière les sourires.
Ensemble nous n’avons parcouru ni le temps, ni l’espace, mais les chemins étroits et caillouteux qui mènent vers ce rien qu’elle s’amuse à confondre avec le tout, qui n’a ni texture, ni forme, ni couleur. Elle le nomme Murmure.

Fernande n’a jamais eu d’enfant. Normal, quand on ne l’est pas, diraient les gens dans un silence gêné. Son corps affamé de tendresse n’a jamais senti contre lui la chaleur d’un enfant. Aussi, lorsqu’elle libèrera sa main de mon étreinte, la laisserai-je tenir la mienne dans la pâle tiédeur de la sienne. Sans retenue, blottis l’un contre l’autre, nous tisserons l’alliance du sel et de l’eau. La rendant mère le court instant d’avant le dernier souffle, elle me fera homme.
Si le temps nous est donné.

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Hôpital psychiatrique : Fernande

  1. Mauviris dit :

    Magnifique. Mais je craque top émue

    • Pierre Vaissiere dit :

      Merci Mauviris. Top émue ou trop émue ? J’imagine que c’est plutôt trop. L’émotion, parfois, provoque un léger manque d’r.
      Votre commentaire me donne envie de relater la suite… Je ne sais quand, mais elle viendra, sous une forme ou une autre.

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