Petits et gros bobos

Pssst !
Flash dans l’oeil. Le miroir m’a jeté un regard froid, sans plus ni moins, du coin des lèvres.

Pssst !
Je me suis retourné : rien. Derrière moi ça trépasse ; c’est devant que ça se passe. Dans cette image qui appartient au passé, certes très immédiat, mais au passé quand même. Le temps que l’image que j’envoie me revienne et que je l’interprète.

Le vent a fait pivoter la psyché. Elle se prend pour un pendule, tic-tac, qui me projette dans l’avant. L’avant je croyais que c’était quelque chose comme devant. J’entre en arrière temps, les deux minutes qu’il me faut pour enfiler slip de bain (comme on disait) en laine juste pour que ça gratte, chauffe rougisse l’entrecuisse. Les baignades duraient alors.

L’ensemble des composantes du moi, considéré comme partie intégrante dans un tissu de relations affectives, selon monsieur Larousse, donc la psyché, pour faire plus simple, a cessé de se trémousser et de me faire de l’oeil.
Que les yeux soient le miroir de l’âme, on ne peut pas dire le contraire, même si parfois on aimerait, comme au petit matin, brossage dents rapide vu le peu qu’il m’en reste, avec les cheveux pareil. La barbe c’est la barbe ! La brosse à reluire sur mes chaussures, je n’y peux rien s’il n’y a plus de souliers, me renverra une image suffisamment floue pour la trouver satisfaisante.

Le vent s’est essoufflé, le miroir s’est éteint, les rêves sont venus.
Vacherie de slip de bain en laine qui, le prochain été venu, aura peut-être eu le temps de sécher.

Sel et laine humide. Les petits bobos des gamins, c’était quoi ? Tellement si peu que c’était rien. Les bains de mer, ça leur fait du bien, de toute façon, et pis ils prennent du calcium, si, si, et des belles couleurs. Tu parles, avec les coups de soleil, ceux de chaleur et ceux du sort comme lorsqu’un sale gosse balançait une poignée de sable dans les yeux.
Les mioches, ça existait à l’époque, le mioche que j’étais se regonflait à grandes goulées d’air salin et de rêves où parfois il ne se passait rien d’autre que le rêve lui-même. Les cauchemars c’était pas la même.
Les meilleurs, si j’ose dire, c’était quand la fièvre s’en mêlait, à me faire m’emmêler les pinceaux que, plus tard, j’appellerai neurones, comme quoi c’est vrai que les pieds c’est moins couillon que ce qu’on en dit. Les bobos des cauchemars, rien n’y faisait, et surtout pas les rêves ou rêvasseries toujours enclins à se faire doubler par quelque terreur. Une vraie cour de récré avec ses mauvais garçons.

Les cauchemars, mise en bouche de ce qu’est la folie, comme dit la paysanne d’à-côté qui n’a pas son pareil pour tenir la faux. Sauf que c’est pas du vrai, enfin pas du vrai vrai. C’est un peu vrai tant qu’on y est jusqu’au cou, mais après, au réveil même qu’on n’est pas bien et que ça se voit, avec un peu de chance on a un grand frère ou une grande soeur qui rassure, calme, câline. J’avais deux grands frères et surtout deux grandes soeurs. À se demander si certains gamins ne font pas exprès d’avoir des cauchemars.

La folie, c’est pire que les slips de bain qui grattent et même pire que les très mauvais rêves qui font cauchemarder, parce que la folie ça fait cauchemarder aussi mais il n’y a pas les câlins après ou, si par chance il y en a une pincée, ils ne servent pas à grand chose. On se réveille d’un cauchemar, pas de la folie. Enfin des fois, si. Mais je pense qu’il faut beaucoup beaucoup de beauté et de tendresse pour que les monstres s’en aillent, écoeurés.

J’étais allé voir du côté de chez les fous, avec un ami de la famille, Harold Heyward*, un psychiatre**. On avait visité les geôles où on les enchaînait à de gros anneaux scellés dans le mur. Les fous, ils devaient être forts comme des éléphants, ou pire. On aurait dû les mettre au cirque, comme eux, à se faire applaudir. On avait beaucoup marché dans ce vieil hôpital psychiatrique, et comme la veille je m’étais baigné, j’étais tout irrité et pas content de l’être. J’avais mal. Pas très, mais quand même. Puis j’avais fait un très mauvais rêve, comme quoi j’&tais un petit éléphant qui s’était retrouvé enchaîné tout seul, après qu’on avait tué ses parents.

On a vu des tas de fous. Des qui disaient rien, des qui faisaient rien, des qui tournaient en rond, des qui se tripotaient, des qui s’accrochaient au grillage, des qui criaient, des qui pleuraient, des qui avaient drôlement mal, à les voir, et des qui riaient ou bavaient. Du vrai bonheur !

Je serai psychiatre, avais-je alors dit. J’ignorai ce que cela signifiait, mais je savais pertinemment qu’à défaut d’être docteur des fous, je pourrais glisser ma main dans celle d’un malheureux si ça pouvait lui faire du bon.

J’aurais bien aimé.

Les slips de bain en laine ont disparu, emportant avec eux le souvenir des bobos qu’ils provoquaient. D’autres bobos me sont venus, tout autant misérables et tellement si peu graves… Les visages derrière les grilles ne se sont jamais complètement estompés, mais mon cheminement m’a éloigné de mon désir d’enfant de devenir psychiatre. Peut-être m’a-t-il épargné ?
Aléas, hasards ou concours de circonstance m’ont amené à être qui je suis, ni plus ni moins (ce qui n’est pas si mal), et à faire ce que je fais, ni plus ni moins.
Ce n’est pas tous les jours que je glisse ma main dans celle d’un autre pour l’accompagner, mais je le fais, avec bonheur, et n’imagine pas un instant ne plus le faire.

Pssst !
Flash dans l’oeil. Le miroir m’a jeté un regard froid, sans plus ni moins.
Je me suis retourné : rien. Derrière moi ça trépasse ; c’est devant que tout se passe.

.

 

** Synchronicité intéressante : Je rencontrerai beaucoup plus tard Clotaire Rapaille à l’Institut Théracie de Genève où je suivais une formation. En écrivant ces lignes j’ai atterri sur le site Anthologie critique des idées contemporainesHarold Heyward (humaniste aujourd’hui disparu) et Gilbert C. Rapaille (artiste psyfabulateur inspiré) sont nommés, côte à côte.
 
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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Petits et gros bobos

  1. Phare & Night dit :

    Très émouvant et… si vrai.

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