Collections

Je viens de ramasser quatre virus hachinhénin. J’en fais la collection. Les timbres ne m’inspirent plus depuis que le Oueb existe, que les gens s’envoient des couriels et que, du coup, il y a de moins en moins de nouveaux timbres sur le marché, même celui du samedi pourtant sacrément bien achalandé. Il n’y a encore pas si longtemps, j’étais dingue des timbres, mais un peu moins que de ma collection de vieux postes radio émetteurs-récepteurs, du temps où j’étais radio amateur. Les radios amateurs ne courent plus les rues depuis qu’ils ont été remplacés par les télé-mateurs. Ceux-là ne courent pas les rues et ne les ont jamais courues puisqu’ils n’existent que depuis peu et qu’il faudrait de sacrées rallonges électriques pour brancher leur poste, plus un canapé motorisé pour courir les rues sans se fatiguer.

Des collections, j’en ai fait des centaines, sans compter ma collection de collections, mais la plupart ont disparu. Je les ai transférées sur mon disque dur, erreur fatale ! C’est le message qui était apparu sur l’écran le lendemain : « Erreur fatale – Impossible d’accéder au répertoire spécifié ». Il était écrit en anglais, sans accent, ce qui ne m’avait pas empêché d’en saisir le sens. Un virus avait dû s’introduire en passant par le lecteur de CD ou la clé huessebé. Je n’en suis pas sûr, mais c’est bien là leur méthode.

J’ai commencé une nouvelle collection, les muselets de Champagne, que j’ai étendue à d’autres muselets, puis à tous. J’ai réussi à posséder tous ceux ayant été fabriqués. Pas un muselet par type de produit, marque, millésime, mais tous les muselets de chaque type de produit, marque et millésime. J’ai commencé par faire les poubelles des cafés et restaurants, puis celles de quelques particuliers, mais la tâche étant ardue, j’ai fini par monter un premier réseau de collecte, puis un deuxième, et ainsi de suite. Pas un an après le début de la collection, c’est par camions bennes qu’on me livrait la marchandise. J’ai ouvert un premier entrepôt, puis un deuxième, et le reste à l’avenant. Jusqu’au jour où j’ai reçu un avis d’expulsion motivé par le fait que les voies de transport de la région étaient saturées à cause des camions de livraison.

J’ai dû plier bagage, me suis replié sur moi juste le temps qu’il faut pour que j’en ai assez de me replier sur moi, puis me suis lancé dans une nouvelle collection. La précédente, les muselets, avec le temps que je passais sur mon ordinateur pour gérer les transports, m’avait fait me couper des autres. Je ne voyais quasiment plus personne, et ça je n’en voulais plus.

C’est en me rasant un matin que l’idée m’était venue. Les objets de collection que je convoitais là présenteraient une telle diversité, contrairement aux muselets, et me permettraient tant de rencontres que j’aurai vite fait d’oublier expulsion et dépression.

En voyant deux petits machins noirs sur ma joue gauche, j’avais pensé un instant m’être mal rasé, mais en y regardant de plus près, je m’étais rendu compte qu’il s’agissait de comédons, dont un était si mûr que je ne pus résister à en faire l’extraction. Ce fut la première pièce de ma nouvelle collection qui me conduisit à parcourir la vaste Terre, à rencontrer une quantité phénoménale d’individus, mais aussi, inconvénients mineurs, à me retrouver plus d’une fois en garde à vue dans un poste de police et deux fois dans un asile psychiatrique où, parenthèse, je pus prélever les plus beaux spécimens de ma collection. Mon objectif de 100 récoltes journalières n’était pas toujours facile à atteindre, mais en pas dix ans, j’étais à la tête d’une collection de plus de 30484 pièces répertoriées par âge, sexe, et origine géographique, dont je n’étais pas peu fier.

Ma dernière femme (la quatrième) m’ayant quitté, je ne sais pour quelle raison, et les fabricants de cosmétiques ayant mis au point une crème anti-comédons d’une grande efficacité, j’eus l’idée de collectionner les abandons d’épouse. J’en avais quatre à mon actif, si on peut dire, mais ne doutais pas pouvoir améliorer ce score, somme toute modeste.

Remarié une cinquième fois, je dus à une non « consommation », comme on dit, le rapide divorce qui s’ensuivit quatre mois plus tard. À ce rythme il me faudrait bien plus d’une seule vie pour atteindre un score honorable. Aussi, et grâce à mon sens inné de l’organisation comme à ma générosité avec pas mal de fonctionnaires qui sauraient fermer les yeux et ne montrer d’exigence que sur le montant d’une certaine compensation, je réussis à convoler en justes noces huit fois en moins de dix mois. Mon objectif de quinze mariages pour l’année suivante étant fixé, j’allais séduire celle qui deviendrait ma quatorzième future épouse –une dénommée Marie–, lorsque son mari furieux me tira deux balles de revolver à bout portant que je reçus, ma foi fort mal, une dans la cuisse droite, l’autre dans le gras de la hanche. Leur extraction fut à peine plus douloureuse que celle d’un comédon mal placé et encore vert, et certainement bien moins que certaines que j’avais pratiquées sur quelque appendice nasal ou d’autre plus intime dont le manque de raideur, empêchant une bonne prise en main, en avait rajouté à la difficulté de l’opération. Blessé dans mon amour propre, car non encore consommé, j’avais été conduit à l’hôpital Lariboisière à deux pas de là.

Les deux projectiles qui me furent remis étaient une invite d’une telle évidence que, dès ma sortie de l’hôpital je m’étais rendu chez un armurier. J’y avais donné rendez-vous à Marie, ma quatorzième future, laquelle, marrie et choquée par la violence de la scène à laquelle elle avait assisté, avait été placée dans une cellule psychologique, tandis que son mari l’avait été dans une du commissariat de la Gare du Nord, le plus proche du 42 rue de la Goutte d’or, lieu où s’était déroulé le drame. Toutefois, à peine franchi le seuil de l’armurerie, j’en fus refoulé sur le champ par deux nervis patibulaires d’une carrure impressionnante, qui n’hésitèrent pas à me molester, insensibles à la faiblesse du handicapé claudiquant que j’étais devenu. Une introspection sur la raison de tels agissements m’amena à une rapide inspection de ma personne que je pus faire dans la vitrine de l’armurerie. L’image que m’avait alors renvoyé le semblant de miroir était suffisamment édifiante pour qu’elle m’empêche de tenter une nouvelle incursion en territoire ennemi. Du sang avait dégouliné des pansements qu’une infirmière stagiaire avait faits à la hâte, et ma sale mine décomposée pouvait logiquement faire penser à un malfaiteur qui, ayant fait un sale coup, avait dû essuyer un tir nourri de la part d’agents de la force publique à ses trousses ou, ayant compris en quel lieu ils pourraient le dénicher, étaient peut-être déjà tapis dans l’ombre d’un van garé sur le trottoir (son propriétaire ne perdrait rien pour attendre…), ombre de laquelle ils surgiraient pour lui passer les menottes.

Optant pour une position de repli, je traversai la rue et me planquai dans l’encoignure d’une porte cochère. De là, j’attendrais Marie. Qui ne vint jamais.

Ces événements me conduisirent à ne pas poursuivre ma collection de balles, les perdues comme les autres, dont les seuls deux exemplaires en ma possession m’interdiraient de parler à quiconque de cette collection minable.

 

Magnifiques, les virus. Surtout les deux derniers. J’ai entendu éternuer dans mon dos, et avant même que la sternutation ait perdu de son intensité, j’ai réussi à les attrapper en plein vol. Ils sont intacts, personne n’ayant posé le pied dessus et aucun chien ne les ayant souillés de ses déjections, contrairement aux deux autres quelque peu amochés qu’il me faudra peut-être amener à la SPV pour qu’on leur refasse une santé.

C’est chemin faisant, m’en retournant rue de la Goutte d’or, que l’idée me vient.

Mes virus ont l’air frais comme des gardons, y compris les deux que j’ai ramassés sur le trottoir. Vu la sarabande qu’ils mènent dans le pot de confiture, ils sont manifestement en pleine forme. Ce que me confirme le tapage que j’entends en plaquant mon oreille contre le couvercle métallique vichy. C’était de la groseille.

L’armurerie est ouverte. Le pot de confiture aussi, que je pose en toute discrétion dans l’entrée. Je le pousse en toute délicatesse de la pointe du pied au beau milieu de l’armurerie où deux couillons qui me tournent le dos, inattentifs à ce qui se joue, parlent à une cliente de ce malfaiteur sanguinolent qu’ils ont sorti manu-militari de leur commerce. En se gaussant.

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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