Coup de sang

Hier j’ai eu un tel coup de sang que j’en ai fait du boudin.

Il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé, mais comme tout arrive, y compris ce qui n’arrive pas tous les jours, il fallait bien que ça arrive un jour ou l’autre. Ca n’a pas été l’autre jour, donc n’importe lequel, ça a été hier, on était encore en été, mais plus pour longtemps. On était le 12 septembre.
Je me promenais dans la rue lorsque j’ai vu une horde de sangliers. J’ai bien dit des sangliers. Des sangliers en pleine ville ! Un ou deux, passe(nt) encore, mais une horde, et ils avaient beau être en ordre, ça fait désordre, comme je l’ai fait remarquer à haute voix à un co-promeneur.
«On ne dit pas une HORDE, mais une HARDE» m’a-t-il répondu en me toisant du haut de sa maîtrise de la langue française. Comme si je ne le savais pas.
Derechef je lui avais rétorqué: « Vu les dégâts que font les bestiaux, HORDE convient tout aussi bien, voire mieux. Et si vous en doutez, vous feriez mieux de vous méfier du mâle qui vous regarde d’un sale oeil».

Et toc !

Trouvant le moment peu propice à une joute verbale j’allais tourner les talons quand j’eus le pressentiment que les bêtes allaient charger. Désemparé, soit par les cochons peu affables mais plus sûrement par la justesse de ma réplique, mon interlocuteur d’un instant s’était évanoui, s’imaginant sans doute pouvoir ainsi se sortir de ce mauvais pas. Lâche, ignorant et ingrat.
Je m’étais retrouvé seul face à la horde qui, s’étant manifestement rendue compte de la défection de mon linguiste, s’était enhardie et tout autant enhordie : elle fonçait maintenant sur moi.
Mes origines savoyardes remontent à plusieurs générations. Mon arrière grand-mère était parente avec un dénommé Opinel, l’Opinel des couteaux et depuis, qu’ils soient mâles ou femelles, tous ses descendants ont toujours été pourvus d’un Opinel. Pas celui vulgaire vendu bon marché dans les foires et les bureaux de tabac, mais celui fabriqué main, numéroté et signé de la patte même de leur créateur.

Ne pouvant que l’avoir sur moi, je l’avais sur moi. Ce matin même je l’avais replié après avoir casse-croûté dans l’autobus qui m’avait conduit à la ville et l’avais mis dans ma poche, toujours la même. Je parle là de celui dévolu aux casse-croûtes et autres petits usages, mais n’ai encore rien dit de celui toujours déplié dans son étui de cuir et dont j’avais bricolé la bague pour des raisons évidentes. Celui des grandes œuvres, tranchant épais et piquant profond, qui m’avait plus d’une fois sauvé la mise après que j’eus taillé en pièces des assaillants trop stupides.

Le gros mâle n’eut pas le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait : le coup profond porté dans sa poitrine le laissa sur le carreau. Le temps d’essuyer vite fait la grande lame sur son pelage, la laie hargneuse était sur moi. Elle n’eut pas le temps de se venger : renversée au sol la gorge tranchée, ses yeux ridiculement petits dans sa hure monstrueuse n’exprimaient rien d’autre que de l’incompréhension.
Je n’eus pas le coeur d’éventrer le plus gros des marcassins qui voulut en découdre : une estafilade en Z sur l’échine le fit déguerpir avec sa fratrie.

Les cris avaient fait sortir les gens, dont un ferblantier à qui j’avais demandé qu’il apporte des bassines. D’avoir encore les deux couteaux en mains avait dû y être pour quelque chose : sans rechigner, c’est dare-dare qu’il était revenu avec deux récipients flambant neuf.

On s’est fait une ventrée de boudin de tous les diables !

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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