The big pig sits in the dish

Ze bigue pigue site ine ze diche

Ça devait se terminer comme ça.
Georges, un ancien m’avait prévenu : «Dans la vie, tu auras deux périodes à retenir et dont tu devras te méfier. Mais peut-être n’auras-tu le temps de ne te préoccuper que de la première, et ça ne durera pas la vie des rats».

Il m’avait expliqué. «La première, c’est mardi-gras. Mardi gras, c’est pas un vendredi, et encore moins un vendredi saint. Et qu’est-ce qu’il y a de spécial à Mardi-gras ? On mange gras»

— J’entends bien, mais il est où le problème? Quant à manger gras, je suis partant. Les glands, il y a pire, mais ça va un moment.
— Le problème, c’est que c’est pas nous qui mangeons gras, c’est les patrons.
— Et alors ils n’ont pas le droit ? En quoi ça nous concerne et en quoi ça devrait nous gêner ?

Baissant la voix en même temps que la hure, tout en me regardant avec commisération, il m’avait rétorqué : «Ze bigue pigue site ine ze diche», réponse hermétique à la mords-moëlle dont il était friand, que seuls des initiés du treizième degré auraient pu comprendre. Faire un viron du côté de Beaunes ou Bordeaux pour en demander une lecture éxotérique auprès d’un de mes vieux potes qui avaient pris le train un beau matin, fallait pas y compter. Trop loin.

Voyant mon air ahuri, il avait rajouté : «Tu comprendras lorsque tu seras plus grand».

— Et c’est quand que je serai plus grand ?
— Lorsque tu comprendras. Lorsque tu sauras. Lorsque tu auras la connaissance. Pour résumer, lorsque tu auras conscience que tu as pris du poids, que tu t’es bien arrondi et que le gros plein de lard, rose sale, que tu vois dans cette saloperie de soue, c’est toi et bien toi.
— C’est quoi la soue ?
— C’est ce truc immonde où tu te prélasses et où la patronne vient jeter son eau de vaisselle. Et ce que tu crois être un de tes petits copains, c’est toi, mon p’tit. C’est ton reflet.
— Ce petit boudin rose ridicule et sa queue en tire-bouchon c’est moi ?
— Désolé pour ce truisme, mais c’est bien toi. Encore un peu maigrelet, certes, mais ça changera. Aussi profites-en.

«Et l’autre période, c’est quoi ?» lui avais-je demandé.
— Ah là…
— Allah quoi ?
— Allah nous protège… Encore plus délicate. Déjà les premiers frimas, bientôt les premières gelées, puis la neige, puis plus de glands, puis plus grand chose dans les garde-manger. Reste bien encore quelques pommes. Elles feront pour le boudin.
— Alors c’est pour moi toutes celles qu’ils ont mises au scellier ?
— T’es vraiment une pauvre pomme et une triple andouille ! Le petit boudin, c’était une image. Celle dans la flotte de la soue. Le boudin dont je parle, c’est autre chose. Mais je ne veux pas te faire faire du mauvais sang. Alors…
— Alors quoi ?
— Rien. Mais attention quand même… Ze bigue pigue site ine ze diche.
La deuxième période, c’est en novembre. Les petits comme toi ont profité de l’été, et avec ce qu’on a engrangé, on les a nourris comme il faut pour qu’ils grandissent, grossissent et être gras à souhait. Et d’après toi, ils vont manger quoi, les patrons ?
— J’sais pas, moi…
— Tout juste.
— Tout juste quoi ?
— Bah ! laisse tomber. Je te l’ai dit, tu sauras lorsque tu auras grandi et que tu te seras fait du lard.
— Et alors ?
— Alors ? Ze bigue pigue site ine ze diche.

Georges, je l’avais tellement tarabusté qu’il avait fini par traduire. Je n’avais pas saisi tout de suite, mais tout à coup la terrible vérité s’était faite évidence.
Un coup de merlin ne m’aurait pas moins enchanté. J’en avais tremblé sur les jarrets, et j’avais eu beau me dire « on verra bien », nombre de mes illusions venaient de s’effriter. Les carresses que la patronne me faisaient sur les flancs n’avaient donc rien à voir avec l’idée que je m’en faisais ? Et moi qui m’étais imaginé avoir la cote avec elle, alors que ses mains expertes ne faisaient rien d’autre que tâter des côtes prometteuses. Point.
Le vieux Georges m’avait morigéné : «C’est pas une raison pour chialer et renifler. T’es pas le seul dans ce cas, alors mouche ton groin, redresse-toi et tant qu’à faire, profite de ce que tu es encore en vie pour te remplir la panse».
Il avait rajouté : «Regarde… moi, par exemple, je ne me laisse pas abattre».

Justement. Quelque chose m’échappait : Georges avait de la bouteille, était gras comme une baleine en hiver, d’un beau vieux rose élégamment tacheté de gris perle et il était toujours là, dans une forme éblouissante, ce que je lui avais fait remarquer.

«Mais toi, comment ça se fait que tu sois encore là, tout fringant ?»
— Ben tu vois, je n’en sais rien. Et franchement, je m’en contre-fiche. Mais comme je te disais, du moment que je me goinfre à mon aise…

Trois mois plus tard, fin octobre, on m’avait embarqué avec Léon et Delphine dans un camion rouge et noir aux grosses lettre « TOUS ABATTAGES ». J’aurais préféré le train, comme d’autres, mais on ne m’a pas demandé mon avis. Les patrons, ravis, avaient empoché le montant de la vente.

«Voilà, y’a le compte et y’a pas à recompter. Et pour la petite, c’est grassement payé, crois-moi….»
«Y’a pas de mal» avait répondu le patron au type du camion avant de rajouter : «Pis avec ce que nous rapporte le Jojo avec les pubs, on va pas se plaindre. T’as vu la dernière de chez Naf-Naf à la télé ?»
— Mieux que ça. J’y ai vu faire le film avec l’équipe. Et ton Jojo, un vrai cabotin. C’est qu’ils s’en sont vu avec lui. Te dieu ! une sacrée tête de lard. Et moi j’te dis que du lard, il s’en fait tellement que pas sûr que j’te l’achèterais si que tu le vendrais. Non, pas sûr.
«Ben, c’est qu’on le gâte, le Jojo. Avec c’qu’i nous rapporte…» avait dit la patronne. «Ouais, et p’têt ben qu’on en fait un peu trop. Parce qu’i s’agirait pas qu’i nous fasse une attaque, le bougre !» avait conclu son homme.

Georges ne s’était pas trompé d’un iota, et à la mi-novembre je m’étais retrouvé dans un grand plat, tout dispersé et sans grand espoir de recoller les morceaux.

 

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Additif  (attention : ça n’est pas du bio)

Je ne pus ni voir ni entendre les hôtes qui se partagèrent mes cochonnailles, mais avec tout ce que Georges nous avait raconté à tous trois, nous nous en étions fait une vague représentation. Que je  livre ici.
Les invités : une brochette de plus ou moins fins gourmets. Certains se délectant proprement, d’autres se comportant comme des cochons, d’autres encore comme de vrais porcs. Surtout par en dessous la nappe. L’alcool aidant, les conversations seraient de plus en plus fines jusqu’à atteindre d’insondables sommets.
Chacun irait de ses anecdotes, de ses jeux de mots balourds, de ses blagues de potache lourdingue.

— Quand j’étais bidasse, on avait des pieds de porcs une fois par semaine. Comme ils étaient dégueulasses, on les mettait à la poubelle et des gars de corvée allaient les vider à la porcherie. Et les cochons les mangeaient.
— Être un cochon, c’est pas le pied, et des foies je me dis qu’il veau mieux être pané.
— Je m’échine à te le dire : un porc, ça n’a pas de quant à soie.
— C’est un verrat qui voulait se faire une grosse truie, mais il a loupé le coche.
— Viens là mon mignon, que je te prenne dans mon filet.
— J’aime pas qu’un gros porc me regarde de travers.
— Et on boit quoi avec ça ? Du côte Roti ?
— La Bretagne, il y a des endroits où c’est plat de côte.
— C’est une truie qui dit à son petit verrasson : Qui vivra verrat.

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— Few cooked-ham ?
— Ham?… No !
— Ah, vous préférez le jambonneau ?
— Yes, knuckle of ham.

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— Une rondelle de sauc’ à l’ail ?
— Parce qu’on en fait du hallal ?

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour The big pig sits in the dish

  1. Mgr Machin dit :

    De quoi faire réfléchir sur la médecine qui risque de s’égarer sur des pentes glissantes.
    Je me serais volontiers passé de l’additif, mais votre texte est parfait.

Les commentaires sont fermés.