Ce que j’écris

À la naissance, Dieu, dans son immense mansuétude, m’a doté de cinq doigts à la main gauche et d’autant à la droite, soit en tout une dizaine de trucs bizarres qui gigotaient sous mon regard ébahi. Je compris très vite leur utilité : exploration des orifices ; pince pour faire sauter les binocles des imprudents arreuphiles ; lâche-tout, notamment tétine, pour excéder nounous et parents ; marionnettes débiles pour amuser les mêmes et les voir s’égosiller en chantant sempiternellement et d’une voix de fausset le pitoyable “ainsi font font font”.

Plus tard c’est un crayon que Dieu me coinça entre le pouce et l’index. Je ne mis pas longtemps à en découvrir les multiples usages : substitut de la tétine qu’on m’avait honteusement supprimée ; arme contre les arreuphiles qui n’avaient pas compris que je déteste bisous baveux et poils au menton ; bouche-trous dont fosses nasales et conduits auriculaires eurent à souffrir, ce qui fit le bonheur de mon ORL qui me doit une part de sa renommée et de sa réussite sociale ; et enfin, mais non le moins intéressant, car mine de découvertes mais aussi de déconvenues, sa fonction vulgaire de machin à laisser des traces sur de nombreux supports, dont l’avantage, par rapport au simple caca dans lequel je plongeais les mains pour tracer de jolis dessins, était une disponibilité permanente.
Dessins et mots ne me vinrent que le jour où, lassé d’un entourage par trop infantilisant, je me ruai dans la première école venue. Fou d’amour de ma maîtresse, une jolie rouquine balancée comme une escarpolette, je lui offris ma première oeuvre picturale légendée de ma première oeuvre poétique signée d’un magnifique pâté à l’encre violette, l’éducation nationale ne m’ayant pas mis à disposition d’encre rose.
Ce n’est qu’à l’occasion du jour de mes 4 ans que je sus ce qu’était une machine à écrire. La veille au soir, et des tac-tac provenant du bureau de mon père ayant excité ma curiosité, je m’étais levé tôt pour aller voir de plus près ce qu’il en était. Aucune production de tac-tac avec le machin dans lequel je l’avais vu parler à des personnes qui n’étaient pas là. Si les tiroirs produisaient effectivement un son proche du tac, je ne m’imaginais pas mon père les actionnant suffisamment vite pour que les tac-tac entendus proviennent de ces fourre-tout. D’autant qu’il était manchot, consécutivement à une mauvaise balle reçue à la guerre. Ne restait plus que cet engin noir rigolo où trônait une feuille blanche. Ce ne pouvait être que ça, ce que je vérifiai dans l’instant en tapant d’abord prudemment, puis au trot, et enfin au galop : tac tac tac tac tac tac dzing, tac tac tac dzing. Et ce qui devait arriver arriva : la bécane s’emballa, ou plutôt mes doigts. Qui, dans un élan créateur qu’il me fut impossible à réfréner s’abattirent tout d’un bloc sur les touches.
Il me fut prié dans l’instant de cesser de m’exprimer de la sorte. Ce qui mit un coup d’arrêt à ma verve littéraire pourtant bien partie.

Je dus garder les mots comme on garde au lit un malade. Pendant de longues années.
Jusqu’a ce jour, béni pour moi, où je fis un rêve, sans doute inspiré par le Très Haut, dans lequel un ange ou quelque chose dans le genre, hyper bien habillé, s’adressait à moi, répétant sans cesse la même litanie :

« I bé hèm com puth oeur apeul miqros oft qla vié thu ora éqri thu phera ».


C’est tout juste si je parle ma langue maternelle, alors ne me parlez pas d’une autre. Était-ce de l’hébreu ? De l’araméen ? Du chaldéen ? Toujours est-il qu’ouvrant mes lèvres closes depuis plusieurs années, je m’en ouvris à un vieux sage –un dénommé Ibnshobol–, rencontré au hasard d’une promenade nocturne au Sahara, alors que je n’y voyais plus rien,  qui m’éclaira de sa torche électrique et de ses lumières.
Il me parla du destin, de mon destin, du dessein divin, de ces dix trucs bizarres que j’avais vu gigoter au berceau (comment le savait-il ?), de cette machine à écrire que j’avais bloquée. Il avait conclu de façon sybilline :

« Dieu sait ce qu’il fait. »
« Oui, mais pas moi » avais-je rétorqué.
— Pour celui qui croit, celui qui a la foi, ce que nous faisons, c’est Dieu lui-même qui le fait.
— Vraiment ?
— Si je te le dis…
— Alors je peux écrire… ce que je veux ?
— Ce que tu veux, oui. Ce que tu écris, c’est Dieu qui le dicte. Et tes dix petits trucs de chair et d’os ne sont que Sa main.

J’eus encore quelques années à attendre que mon rêve prenne sens, mais un jour l’ordinateur grand public fit son entrée dans le monde.

Aujourd’hui, lorsque je doute de ce qu’écrivent mes dix petits boudins parfois bien gourds, je lève les yeux au ciel et, m’adressant à celui qu’on nomme Dieu, je lui dis, avec toute la déférence que je suis censé lui devoir :
« Tu l’as voulu ? Tu l’as ! »
Puis je me remets au clavier. À Son clavier, en quelque sorte.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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