C’était mieux, avant

— Avant c’était mieux.
— Pfffft ! C’est quoi qui était mieux ?
— C’est quoi, c’est quoi… et puis quoi encore ? Tout. Tout était mieux.
— Tout quoi ?
— Tout. Tiens, par exemple, Noël…
— Noël ? La barbe, oui.
— Pâques, avec les oeufs, les lapins, les poissons en chocolat cachés dans l’herbe et…
— Et le soleil qui faisait tout fondre, que ça dégoulinait et qu’on se faisait débarbouiller à grands coups de mouchoir. Et que la mère elle crache dedans et que j’te frotte. Dégueulasse.
— Et à la Toussaint, qu’on allait sur les tombes, c’était pas bien ? Nous, quand il y avait un mort dans la famille, tout le monde venait, les oncles, les tantes, tous. Des fois même ça rigolait drôlement, et quand ils étaient trop tristes, ils s’embrassaient, se disaient plein de choses gentilles, et qu’on se reverra, c’est promis, parce que le temps passe et on prend pas le temps de se voir plus…
— Semblant. Semblant de s’aimer, de tenir les uns aux autres. Puis d’abord, la Toussaint, c’est pas la fête des morts, à ce que je sache.
— J’aimais bien aussi les bals du 14 juillet.
— Qui avaient lieu le 13. S’ils n’étaient pas annulés à cause d’un orage.
— Les trains, c’était mieux. Avec les compartiments et tout, qu’on se parlait, qu’il y avait toujours quelqu’un pour te proposer un bout de fromage…
— Puant. Avec les miettes parterre. Et les locos à charbon avec les escarbilles qu’on recevait dans les yeux, que ça faisait un mal de chien. Tu as raison, c’était mieux. Et le tortillard poussif, t’as raison, c’était mieux.

«C’était mieux le téléphone à fil avec les hirondelles qui faisaient la police, la radio sans télé, les voitures à cheval, les bancs sur les marchés, le poulet du dimanche, les habits du dimanche, la chandeleur, les défilés du 8 mai, l’orphéon qui jouait sous le kiosque du jardin de ville, les porte plume et les encriers, l’épervier à l’école, les trucs en bois avec des roues qu’on dévalait les rues en pente, les photos de classe, les tunnels qu’on comptait, les plaques minéralogiques et les départements, le mistral et le cévenol, la BB et BB, la messe et le pâtissier après la messe, la première communion, suivie de la solennelle, la première bouteille de “vin bouché”, le vin de noix de la tatan, la barbe et les moustaches des vieux, l’agent de la circulation au milieu du rond-point, les vécés à la turque, la toilette dans le tub, les filles à qui on tirait les tresses, Paris-Hollywood, les premiers stylos-bille qui coulaient dans nos poches, le tabac gris qu’on allait acheter pour le père (avec le vin), le lait dans le pot à lait en alu, le poisson enveloppé dans du papier journal, le papier journal dans les vécés, les autos à manivelle, les chansons en famille ou entre amis, vent frais vent du matin, les goûters pain chocolat ou pâte de fruit, le cacao, les énormes sandwichs SNCF avec du vrai pain et de la vraie couenne, les locomotives qui faisaient leur crise d’asthme en gare, le silence dans les maisons, les siestes où les ombres, dehors, jouaient avec les persiennes, les promenades en ville, les briquets à essence, le Kodack Rétinette, l’appareil de projection, les soirées diapos qui n’en finisssaient pas, les guinguettes, la fête-dieu avec les fleurs, les dais, les processions, celles aux flambeaux qui ne connaissaient pas les stations de ski, les cabinets avec le seau, les lapins et poules vivants qu’on achetait au marché, les mères qui reprisaient les chaussettes avec un oeuf, qui tricotaient écharpes et gilets, les femmes et les filles qui portaient des foulards, la jeannette pour repasser, les rues peu éclairées, les trottoirs sans crottes de chien, les soupes qu’on préparait pour le chien, les restes qu’on accomodait, le raccomodage des vêtements, les bouteilles à étoiles consignées, la consigne à la gare, les pompes à essence où on nous servait…»

— Il y a quand même un truc où, c’est vrai, c’était mieux.
—  Quoi ?
— Comme je te connaissais pas, tu ne m’aurais pas escagacé avec tes conneries du genre c’était mieux avant.
—  Certes, certes. Mais dis-moi ce qu’il y a de mieux, aujourd’hui. Dis-moi tout simplement ce qu’il y a de bien. Ce qui fait du bon, du doux, du vrai plaisir, du calme, de la chaleur humaine.
—  Ben déjà, il n’y a plus de guerres.
— Ah ? Depuis quand ? Depuis qu’on les exporte ? Et le terrorisme, c’est quoi ?

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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