La parole des singes

S’empêcher de digresser lui était impossible. Atteinte d’une logorrhée inextinguible autant qu’inexpugnable et irrépressible je n’avais pu l’aider et nous en débarrasser non pas en lui coupant la parole, chose impossible, mais en la coupant en morceaux.

Sitôt articulés à la sortie de ses lèvres, ses mots s’enchaînaient les uns aux autres, s’unissaient sans bouche délier avant de copuler le plus souvent dans un vacarme non pas inouï, car on l’entendait de l’autre côté de la rue, mais bruyant comme le sont d’ordinaire les vacarmes. Sans aucune gestation naissaient alors phrases après phrases d’un contenu si peu discursif que, quel que stupide fut l’auditeur, irrationnel ou plus simplement simple, qu’il en perdait son latin, son grec et sa patience.
Consensus trouvé, nous décidâmes d’un commun accord moins banal qu’il n’y paraît de mettre un terme à ce que notre entendement ne pouvait ni accepter ni entendre, et quoi qu’il pût se passer de conditionnel, nous n’attendrions ni miracle abasourdissant, ni qu’une crise cardiaque ne l’emportât pour nous en délivrer.
En tant que ministre du silence c’est en toute logique que j’avais été désigné pour mettre en place les mesures qui s’étaient imposées et qui nous permettraient de retrouver calme, sérénité et espace de parole car silence. Je n’en trouvai qu’une, mais bien affûtée, elle saurait œuvrer.

Les gosses qui font du boucan, moi j’en fais mon affaire, parce que, et comme me le disait l’autre jour madame Duchenom, c’est pas parce que les parents trinquent que les enfants doivent traîner dehors à faire du bruit, et même que l’autre jour, alors que nous devisions avec la même madame Duchenom, mais si, vous savez, elle habite au coin de la rue Montplaisir, mais si, mais si, non, pas celle qui a un petit caniche nain, c’est sa soeur qui lui a offert le jour où son mari est décédé, dieu ait son âme, le pauvre, et vous savez quoi, on n’aurait jamais dû, ah non jamais dû lui faire… ah vous savez pas ce qu’on lui a fait, le pauvre, déjà que ça n’était pas tout rose, et bien figurezvous, ah ! la vie, c’est que c’est pas facile facile, vous n’allez pas me croire, mais je vous jure que c’est la vérité vraie, si, si, on lui a fait, bon, vous me direz qu’il n’est pas le seul ni le premier, d’ailleurs sa voisine aussi ils lui ont fait, viens là frou-frou, ah vous le saviez pas qu’il s’appelle frou-frou, j’ai toujours aimé les teckels, c’et pas comme l’épicier du coin, vous savez pas ce qu’il a dit l’autre jour à madame Duchenom, ah ça oui, vous avez bien raison, elle est toujours à se promener celle-là, on voit qu’elle a pas besoin de travailler, c’est vrai avec son mari qui est sur les routes, même que c’est quand même bizarre, vous trouvez pas, qu’il travaille aussi le week-end, et vous faites quoi ce dimanche….

Lance en main que, le temps de son baratin indigeste, j’avais fignolée sur la pierre à aiguiser que je porte toujours sur moi, comme d’autres portent leur Opinel, je m’étais glissé près d’elle en sifflotant « Mac the knife », un air de l’Opéra de Quat’ Sous, de Kurt Weill et Brecht. Ça n’était pas à proprement parler l’outil exécutoire idéal, mais sa facture de qualité et son origine massaï, ethnie connue pour sa capacité à fabriquer des armes à la pointe acérée et à celle du progrès ainsi qu’au tranchant coupant, ce qui, en soi et surtout en bon acier n’est pas exceptionnel, m’offraient la garantie d’un travail propre et vite expédié.
Bref, comme aurait dit le bourreau au corps sans tête de Louis le Seizième, croyant s’adresser à sa tête qui avait roulé plus loin sans que ni le roi, ni le bourreau ne s’en rendissent compte : je lui tranchai habilement la langue, mais par crainte qu’une fois déliée du reste de sa cavité buccale elle se mette à parler d’autant plus, j’en fis de menus morceaux que je jetai à la foule de primates qui, massés en bord de Seine assistaient à la scène.

C’est ainsi que, nous singeant, les singes eurent la parole et que je décidai, désormais, de ne plus jamais la couper, fut-elle digression incessante et harassante.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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