Le marchand de couleurs

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Suis allé chez le marchand de couleurs. Un vieux bonhomme, vieux comme le vieil immeuble délabré qu’il habite. Les gens disent qu’il est délabré comme son immeuble qu’on dirait une carte postale sépia. Il y aurait un accordéoniste avec un béret et un pantalon à carreaux tenu par des bretelles, comme pour son piano. Le vieux, c’est vrai qu’il est un peu délabré, les enduits tombent par plaques, les chenaux ne gardent plus l’eau, les lignes électriques et téléphoniques pendouillent de partout ; les poètes c’est comme ça, on n’y peut rien, ils ne savent pas se tenir. Si encore ils avaient les cheveux courts et qu’ils étaient rasés de frais du matin, mais non.

Le vieux marchand de couleurs, c’est du rêve qu’il vend, en musique, avec la musique des alizés qui font se pencher les arbres de plaisir. Le plaisir, c’est au sol qu’il se cueille, ils le savent les arbres. Les gens ils n’y connaissent rien à la musique des couleurs. Ils s’imaginent que plus tu en as en rayon, plus il y en a des millions.

J’oubliais : il s’appelle Ferdinand. Me demandez pas pourquoi, c’est comme ça. Lui, il n’aurait qu’une seule teinte qu’il serait quand même capable d’en bricoler des nuées de nuances. Avec les trois qu’il fait fricoter plus ou moins ensemble et en même temps, il est l’empereur du ciel, de la terre et des arbres qui se penchent pour voir germer le plaisir des yeux quand le beau se fabrique. Ferdinand, avec des trois fois riens, il te redore un blason quand tu veux, il te rosit un visage, il te rend vert de peur même si tu ne sais même pas ce que c’est que la peur, et il te fout si fort le bleu à l’âme que si tu n’as pas mis une blouse, c’est vite fait qu’on croit que tu es l’océan en personne, un jour où il fait beau. Ferdinand, c’est pas tout, il fait aussi chanter les gris mouillés des jours qui s’éternisent, et faut le voir sur son escabeau géant avec une tripotée de pinceaux, comme le type des vins Nicolas avec ses bouteilles en éventail , si ça se trouve il s’appelle Nicolas. Et vas-y que je te peints un soleil, que même si c’était la nuit il le ferait quand même.

Pour les couleurs, il est très très fort, monsieur Ferdinand. Les gens ils disent que la vie c’est pas rose. Moi je leur dis qu’au lieu de dire des insanités comme celle-là, ils feraient mieux d’aller le voir, surtout que ça n’est pas difficile, il est toujours là à attendre qu’un poète de ses amis revienne vers l’huis d’un long voyage. Il s’y est assis sur un siège pliant, pratique pour plier bagage.

Ferdinand il serait bien parti avec Jacques Douai. Mais la boutique, qui la tiendrait depuis que sa femme s’est faite gris de cendre, quelle drôle d’idée. Le gris de cendre, ça n’est pas sa spécialité.

Depuis il s’ennuie un peu, et pire.
Elle ? Mélie qu’on l’appelait. Un diminutif, mais je n’en suis pas sûr. Amélie ? Mélanie ? Mélina ? Mélisse ? Je l’aimais bien avec ses joues bien rouges, ses pommettes qui fleuraient la violette, ses yeux qui avaient le goût de la mauve et je ne dis pas tout. Je n’étais pas le seul à l’aimer ; Ferdinand, son mari, sûr qu’il l’aimait aussi. Pas comme moi, mais au moins comme tous ceux qui l’aimaient, il y en a bien qui aiment les fleurs.

Des fois on se retrouve, sous prétexte qu’on a besoin de couleurs, c’est vrai que depuis qu’elle n’est plus on est tous un peu pâlichons. Ferdinand fait bien ce qu’il peut, mais le maquillage, c’est pas son fort. Lui il appelle ça du grimage. On boit du blanc, du rosé, du rouge, des fois du blanc avec des bulles ou du cidre que Joseph, le normand de la bande qui n’a jamais revu sa Normandie depuis le naufrage, se fait livrer par un ancien de la guerre qui était dans une escadrille, je ne sais plus laquelle, un truc mi-normand, mi-russe, ou pas loin.
On est là à se soutenir, comme des andouilles, et comme on est un peu gauches, qu’on a grand coeur malgré qu’il est gros, on chante. C’est bien tout ce qu’on peut faire pour nous aider à faire couler quelques larmes que les balourds qu’on est n’osent pas sortir, des fois qu’on se prendrait à croire qu’on a du sentiment.
On sort l’accordéoniste de sa rue sépia, quitte à lui remonter les bretelles pour qu’il joue. Les paroles, on les sait quasiment par coeur, mais comme des fois le coeur n’y est pas du tout et que ça nous chamboule la mémoire, Ferdinand sort de sa poche le calepin où il noté les paroles des chansons de Jacques Douai, au cas où, et c’est parti.

« Mes amis des courts voyages
Sont revenus dans le port
Ils ont mis sur leur visage
Le masque doux de la mort.
Ils ne seront plus les mêmes

(calepin)

Il manque celle que j’aime
Je n’ai plus rien dans les doigts.

Mes amis (calepin)

Mes amis que j’ai perdus
Et c’est leur voix que les ondes
Nous ont seulement rendues. »

(calepin)
(calepin)
(calepin)
(calepin)

La chanson, on arrive toujours par s’en sortir.
Les quelques snifs et les voix qui déraillent, c’est rien d’autre que la fraîcheur du soir.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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