Horloge parlante

Il fait nuit. Je sais qu’il est tard dans la nuit, ou tôt dans le jour, c’est comme on veut. Tout à l’heure, mais je ne sais pas depuis combien de minutes, en tout cas une tripotée, mon horloge parlante a parlé. Ce qui en soi n’est pas extraordinaire.
« Il est 2 heures  » m’a-t-elle dit.
Stupidement je l’ai remerciée, sans doute parce que j’avais la tête ailleurs à écrire une histoire qui parle d’un horloger. Il perd un peu la boule en même temps que la vue et se met à fabriquer des horloges qui donnent l’heure en braille, etc.  Avant ça il en avait fabriqué une autre, par ma foi rigolote. Pas parlante pour un sou, elle avait par contre une ouïe des plus fines, au point qu’à plus de 20 mètres elle entendait fort bien les quidams qui lui demandaient l’heure. Muette, mais pas manchote –chacune de ses deux aiguilles formait un bras–, elle indiquait la direction de l’horloge de l’Hôtel de ville ce qui, généralement, satisfaisait le quémandeur.
Le temps presse, aussi ne vais-je pas m’étendre davantage.

La minute passée à vous parler de mon horloger, j’entends deux cliquetis puis la voix de mon horloge, légèrement voilée, à ce qu’il me semble.

« Il est 2 heures » redit-elle.
— Je sais, tu me l’as déjà dit.
— Il est deux heures.
— OK, il est 2 heures, et je commence à le savoir. D’ailleurs, et excuse-moi, mais ça fait plus d’une minute que tu as annoncé qu’il était 2 heures. Et ça m’étonnerait bigrement qu’on en soit encore là.
— Il est 2 heures.
— Arrête !
— Il est toujours 2 heures.

Je me retourne, personne. Soit j’ai la berlue, soit c’est elle qui l’a, soit encore j’ai mal entendu. Ce sera la fatigue m’excusai-je.

— Il est 2 heures.

Lui dire quoi à l’horloge, qu’elle déraille ? C’est ce que je lui corne aux oreilles, mais elle insiste, sans se démonter le moins du monde, du toujours même ton calme et de sa voix éraillée : « Il est 2 heures ».

La boutique de l’horloger est en rez-de-chaussée, dans une rue passante pour la bonne raison que des passants y circulent, mais aussi camionante parce que des camions y passent, parfois en file indienne, dans un bringuebalement assourdissant. Le quartier est connu pour être le centre nerveux et commercial de marchandises provenant de la région Dehli – Bombay où, c’est le moins qu’on puisse dire, les chaussées manquent cruellement de planéité. D’où le bruit qui accompagne les gros et vieux bahuts, héritage british de 1947.

— Il est 2 heures.

Ça circule dense. Une noria de camions et des nuées de passants pressés qui demandent l’heure à tout va et aux horloges, pressentant qu’ils devront accélérer le pas pour ne pas être encore une fois, et comme d’habitude, en retard.

— Il est 2 heures.

Tandis que l’horloge parlante assène ses sempiternels « Il est deux heures », l’horloge à bras indique la façade de l’Hôtel de ville que, quatre-vingt dix neuf coups sur cent les camions dissimulent à la vue des passants dont une partie se promet de s’acheter une montre, et l’autre de changer d’itinéraire dès le lendemain.
Mais fi de l’heure, car en ce lieu où chacun est censé se rendre de l’autre côté de la rue, ni les uns ni les autres ne peuvent franchir la barrière mouvante et ininterrompue des lourds engins motorisés.

— Il est 2 heures.

C’est clair : mon horloge décartonne. Et avec ces saloperies de camions, impossible de voir la façade de la mairie. J’habite là où je travaille et vice-versa, au premier étage, pile-poil au-dessus de l’horloger. Jusqu’à présent, et malgré la kyrielle de bahuts, je pouvais voir l’heure à la grosse horloge. Ce qui ne m’était d’ailleurs d’aucune utilité, mon horloge parlante fonctionnant correctement. Mais les affaires des importateurs se développant, ils ont échangé leurs simples semi-remorques contre des monstres hauts d’un étage.

Je ne fais pas de fixation sur l’heure, mais comment saurai-je que mon heure est venue si je n’en ai pas ?
L’horloger.  En pleine déprime. À cause des vibrations des poids lourds ses montres à l’ancienne ont perdu de leur ressort et affichent des heures trop disparates pour qu’on puisse y accorder un quelconque crédit. Quant aux montres modernes, à force de trop exiger d’elles et uniquement d’elles, leurs piles se sont déchargées, et seules les trotteuses hésitantes s’essaient sans succès à parcourir la distance qui les sépare de la seconde suivante. De nouvelles piles ne sont pas envisageables, le marchand –droguiste et quincaillier en tout, y compris ce dont on a nul besoin– qui tient boutique sur le trottoir opposé, est inaccessible.
À peine entrés dans l’échoppe de l’horloger, c’est vite fait et tout en maugréant que les rares clients, dépités, franchissent l’huis dans le sens inverse.
Donc, pas plus d’heure chez l’horloger que chez moi.

Pourtant les heures continuent à tourner, et ni lui ni moi n’acceptant d’en rester là, nous voilà à réfléchir, tête posée entre les mains.

« J’ai une idée », lui dis-je. Idée que je lui expose :
« Pour optimiser le rendement, les transporteurs ont imposé un rythme précis dans les rotations. J’ai remarqué que les camions se succèdent à raison d’un engin toutes les 5 secondes, plus une qui correspond à l’écart entre deux engins. Ce qui nous fait un total de 6 secondes par camion, y compris le blanc. 10 camions correspondent donc à 1 minute. Il suffit de les compter pour connaître l’heure. »
— Mais encore faut-il avoir une heure étalon.
— L’horloge de la mairie !

Je monte sur le toit. Vue dégagée sur l’horloge de l’Hôtel de ville. Je crie l’heure à mon horloger sorti sur le trottoir :

« Il est pile 7 heures 59 minutes et 50 secondes. »
— Plus fort, j’entends rien à cause des camions.
— Il est 7 heures, 59 minutes, 56 secondes
— 7 heures 59 et 56 secondes ?
— Non, 7 heures 59 minutes et 59 secondes.
— OK. Je note 8 heures et je démarre.

Le temps de redescendre, l’horloger a déjà noirci quelques lignes.
11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111
11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111
11111 11111 11111 11111 11111 11111 11111 111
soit 2 minutes 45 secondes

« À la bonne heure, ça marche !» clame-t-il en reprenant le sourire.
« Il est exactement 8 heures 2 minutes et 45 secondes. Je suis pas sûr du temps de propagation de ta voix, mais ça fera bien comme ça.
Ceci dit ça va me faire des frais : va falloir que j’embauche, que j’achète papier, crayons et baume pour les articulations des ouvriers. Mais l’heure, ça n’a pas de prix. »

Je regagne mon bureau qui me sert d’appartement, et vice-versa. Rassuré, je prends le temps de me faire un café. Les croissants, ce sera pour une autre fois, si un boulanger s’installe de ce côté-ci de la rue. Où ça circule sans discontinuer.
J’ouvre la fenêtre, saisis à bras le corps cette foutue horloge et la balance par dessus bord sur la foutue remorque bâchée d’un de ces foutus camions. Au moment de refermer la fenêtre, j’entends une voix dire assez clairement : « Il est très exactement 8 heures et 30 minutes ».
Stupidement je dis merci, sans doute parce que j’ai encore la tête ailleurs à écrire une histoire d’horloger.
Quand monte de la rue une rumeur, sourde d’abord, puis qui se précise. Je n’ai pas à tendre l’oreille pour entendre les voix reconnaissantes des passants qui couvrent les tonitruants vroum vroum des camions : « MERCI ; MERCI ; MERCI ; MERCI…»

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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4 commentaires pour Horloge parlante

  1. andrenaline dit :

    J’en ai le souffle coupé !

  2. Hélène de Troie LN23 dit :

    Ce que vous ignorez, c’est que dans nos machines, oeuvrent des tas de minuscules petits ouvriers exploités par les scientifiques, invisibles à notre oeil, évidemment. Ainsi, dans la pendule sur le buffet, des dizaines de petits bonhommes, formés à l’escalade et peu sujets au vertige, se suspendent aux deux cordes, montent et descendent, faisant contrepoids. Pendant ce temps, d’autres actionnent des roues dentées et des pignons, tout cela dans un vacarme d’enfer. Une équipe est chargée de crier “Tic” et une autre “Tac”, en cadence. Si un malheureux est à contre temps il se fait taper par le contremaître et alors on entend “Ouille”, si discret qu’heureusement il passe inaperçu. Alors, il faut pas trop en vouloir aux pendules si elles déconnent…

  3. Cortisone dit :

    je rejoins Phare & Night un truc de ouf ! ça bouscule et ça chahute les neurones, j’adore ça ! Maso moi ? Que nenni juste amoureuse des mots qui s’entrechoquent, et ici c’est carambolage assuré à toutes les interlignes !
    Merci !

  4. Phare & Night dit :

    De quoi se prendre la tête entre les mains pour suivre. Mais ça vaut le coup. Un texte qui frise le génie. Si d’accord avec moi, dites-le moi que je vous donne mon numéro de compte pour me faire un virement.
    Merci pour ces textes, surtout ceux de ce type.

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