Une carrière littéraire fulgurante

Je viens d’écrire la première phrase du premier chapitre du premier tome d’un livre qui sera le début d’une carrière littéraire fulgurante. Je n’invente rien, puisque c’est ainsi. C’est un roman, l’histoire d’un grand chef. Pas un militaire haut gradé du genre général d’armée, ni un homme politique comme un président de la république, ni un ponte de l’administration, ni un ténor du barreau qui fume le cigare et siège aux assises, ni un capitaine d’industrie, mais un chef cuisinier grandement toqué. Sans doute le meilleur qui ait jamais existé, que moi, avec mon talent, je ferais exister.

Ému jusqu’à la larme, qui en tombant sur le clavier déclenche une sirène à cause de sa teneur en solvant, je regarde cette première phrase que je livre, telle quelle, brute de décoffrage :

« Le repas avait été honnête : une Malouine alanguie sur sa moquette d’escarmouches au vinaigre de cranboise, cernée d’un émincé de Gueurles. »

Pour qui ne connaîtrait rien à la gastronomie, La Malouine est un plat local plus connu au-delà de Saint-Malo sous le nom de Chateaubriand. C’est une pièce de viande prise au filet, sous la mère. Les escarmouches sont ces petites bêtes mi-escargot, mi-mouches originaires du Tupötegrathai et qui en viennent par leur propre moyen, à tire-d’aile. Les cranboises sont une variété d’airelles des bois qu’on trouve à tire-larigot dans les sous-forêts, et les Gueurles sont ces grosses pommes qui tiennent tout juste dans la paume, connues ailleurs sour le nom de pom-paume.

Je lis et relis ma phrase introductive, l’introduction si vous préférez. Certes elle incite à poursuivre la lecture, ce qui est la moindre des choses, mais un je ne sais quoi me gêne.
C’est un peu bête de bouziller une page vierge pour un paragraphe encore orphelin, mais tant pis, il me faut la goûter. J’imprime : Crrr crrr crrr. Je découpe le texte, le porte à la bouche, ferme les yeux et le mâche. Pas de doute : ça manque notablement de saveur. Dans mon roman (car c’en est un), il s’agit d’un grand chef censé, comme tout grand chef, et plus encore ici car il s’agit du meilleur cuisinier qui ait jamais existé, censé disais-je préparer des mets délicats, goûteux, savoureux.
Je ne peux pas dire que ce que j’ai écrit mette vraiment l’eau à la bouche ; c’est le problème ! Pour peu qu’on la déplace vers le NO de quelques kilomètres, l’Ille et Vilaine serait en Normandie. J’admets que c’est une tâche ardue, mais que ne ferait-on pas pour se régaler. Voilà, c’est fait.
Il y a donc de la crème dans ce mets malouin qu’est la Malouine normande. Dans laquelle j’instille un nombre paire de gouttes de Calvados, très exactement 2, donc une paire, par 10g de chair. Nombre qui évite de commettre bien des impairs tout à fait inutiles en cet automne  sans pluie ni parapluies, excepté au nord du Cotentin. La Malouine est un plat d’automne, et la saison manquant de touristes incite les restaurateurs à saler un peu leur note.

« Le repas avait été savoureux, malgré une note un peu salée : une Malouine normande à la crème normande et sa bruine de Calvados, alanguie sur sa moquette d’escarmouches au vinaigre de cranboise, cernée d’un émincé de Gueurles. »

Pas mal, à vue d’oeil. J’imprime : Crrr crrr crrrash. Zutérezut, « veuillez remplacer votre cartouche d’encre !» m’enjoint le message surgissant plus vite que le 40e éponyme, terme dont le seul avantage par rapport à cet autre terme “du même nom” est qu’il consomme moins d’encre. J’obéis et appuie de ma dextre sur la petite touche clignotante. Crrr crrr crrr (etc.). J’isole la partie imprimée d’un habile coup de ciseaux, la chiffonne, la goûte.
La crème fraîche ne l’était que sur l’étiquette, me dis-je en finissant de me raser. On peut écrire tout en se rasant, et avec ce que je suis justement en train de produire, ça n’a rien d’extraordinaire. Jamais rasage ne fut plus doux, qu’on se tâtai-je, et jamais crème normande ne fut autant mentholo-lanolinée. Dégueulasse ! Le petit goût d’alcool n’est pas sans rappeler le Calvados. Je parle de celui produit dans ces sombres officines bretonnes qui auraient intérêt à s’inspirer de ce que produisent les usines modernes chinoises en Chine (mais oui, il y en a dans d’autres pays) qui te font un Calva de 15 ans d’âge en moins de temps qu’il n’en faut à un gros porteur pour rallier Caen à Shangaï et retour.

« Le repas avait été savoureux, malgré une note un peu salée : une Malouine normande à la crème normande et sa bruine de Calvados, alanguie sur sa moquette d’escarmouches au vinaigre de cranboise, cernée d’un émincé de Gueurles. »

C’est pourtant pas si mal, mais immangeable. J’accuse d’abord la nouvelle cartouche d’encre. Je la mire, la sniffe : elle n’y est pour rien. Les cartouches d’origine, ça vaut plus que ce que ça vaut, contrairement aux génériques qui ne valent que ce qu’elles valent, c’est-à-dire pas grand chose. Le papier ? Au prix où je le paie et à celui où je le gâche, il ne peut être responsable de quoi que ce soit.

J’ai goûté, j’ai reniflé, j’ai regardé : rien. N’y entendant rien à ce qui se passe, ne me reste plus qu’à tendre l’oreille. Ce que je fais.
Je pense d’abord à la ventilation. Stupide : il fait doux, pas de friture en cours, les poubelles ont été sorties. Le ronronnement vient d’ailleurs.
Mon regard échoue sur la bouteille de Calvados dont le liquide ambré est soumis à un imperceptible mouvement de houle que mon oeil marin reconnaît comme ne procédant d’aucun effet naturel. C’est marée basse, très basse. Une grande marée que les éphémérides n’auraient pas prévue ?
Et je comprends avant même de découvrir l’origine de ma déconvenue : le cuistot, affalé derrière le piano en inox, bourré comme une bourriche !

Que je vire sur le champ et sous le coup de la colère sans me rendre compte qu’en agissant ainsi je mets un terme à mon roman.
Et puis merde, me dis-je, lorsque j’ai pris toute la mesure de ce qu’un instant j’ai vécu comme étant un drame. C’est quand même pas un cuistot à la con qui va m’empêcher d’écrire.

Je viens d’écrire la première phrase du premier chapitre du premier tome du livre qui sera le début d’une carrière littéraire fulgurante. Je n’invente rien, puisque c’est ainsi. C’est un roman, l’histoire d’un écrivain qui se fait baiser par son personnage principal, un arsouille même pas foutu de faire un Chateaubriand mangeable.

Je relis le premier paragraphe que je livre, telle quel, brut de décoffrage :

« Chateaubriand au Calvados et à la menthe » annonçait le menu. Tu parles ! La menthe, passe encore, mais le Calva, je sais pas où ils en ont vu…

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Une carrière littéraire fulgurante

  1. Saillard dit :

    Et moi j’ai fait des petits choux farcis puis des poires au vin, dimanche, un régal!
    Je n’en aie rien écrit (sauf tout de suite), rien imprimé (sauf dans ma mémoire) et j’ai fat comme toi, j’ai avalé…

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