La mort lumineuse de Fernande la folle

J’ai l’oubli d’une facilité déconcertante. Il en est qui m’envient, pas moi. Une facilité écoeurante qui, il ne faut pas croire, me fait mal à ceux que j’aime et que j’abandonne, comme ça, au détour d’un chemin, sans bien savoir pourquoi, mais surtout sans la moindre envie.

J’ai le remord froid, distant, à croire qu’il me fuit comme j’essaie de fuir l’ennui, cet ami de toujours qui me serre d’un peu trop près contre lui, me soufflant au visage son haleine fade, comme si j’avais besoin de ça pour me dire qu’au fil du temps bien des choses perdent de leur saveur. Ce n’est pas que je n’ai plus le goût des choses, c’est que je ne les aime plus, ou plus simplement que je ne les aime pas. Les ai-je jamais aimées ?
Je prends les gens pour ce que je pense qu’ils sont : de simples petites choses, et qu’elles soient d’acier, de papier ou de porcelaine ne change rien à leur fragilité, pas plus qu’à leur vanité, ni à leur profonde inutilité ou à leur… utilité. Les choses ne sont que ce qu’elles sont, les gens aussi qui ne sont jamais plus que ce qu’on leur prête pour peu qu’un zeste de générosité nous soit donné.

Dans ce sommeil d’avant cet instant présent où me voilà cherchant à m’arracher au vide, j’errais en moi, cette instance inconnue cernée de brumes et de fleuves sans source ni estuaire.
Une cohorte de visages sans noms, de faces sans traits, de formes sans contours allait à mes côtés sans me voir lorsque je reconnus Fernande, ma folle Fernande, couverte d’un drap de lin usé jusqu’à la trame, un linceul. Elle flottait comme je flotte depuis toujours. Plusieurs fois j’ai crié son nom sachant pourtant que ma voix se perdait dans les nues. J’ai couru sans souffle, allongé le pas sans jambes, jusqu’à ce que je me rappelle que ce n’est pas ainsi qu’on rejoint ceux pour qui on éprouve quelque sentiment.

J’ai tracé nos territoires de nomadisme, ceux sans frontière où le souffle du vent est celui des dieux, où les eaux sont de larme ou de cristal lumineux, où la terre est celle qu’on travaille pour se nourrir et y mourir, où l’air est bitume ou pure clarté, et où se livrent à leurs jeux favoris –guerre et paix– les anges et démons. Lorsque l’ombre de ses ailes m’eut enveloppé, cette chose qu’elle fut s’est tournée vers moi pour me reconnaître.
Pris dans les tourbillons de sa robe de fiançailles que la Camarde finissait de lui coudre je me suis abandonné, me laissant prendre dans le flux de son sillage jusqu’aux portes de ce rien qu’elle joue à confondre avec le tout, qui n’a ni texture, ni forme, ni couleur et qu’elle nomme Murmure.

Parce qu’elle avait besoin qu’un enfant la porte en ces fonts baptismaux d’avant déposer la vie elle m’a demandé d’ouvrir mon coeur, d’y puiser deux larmes de compassion et de lui en offrir une. Enfant, m’a-t-elle dit, garde l’autre sur toi et veille à ce que jamais elle ne s’assèche. Elle m’a quitté à la croisée de ces chemins perdus étroits et caillouteux que je croyais ne mener nulle part.

Je prends les gens pour ce que je les imagine être : de simples petites choses, et qu’elles soient d’acier, de papier ou de porcelaine ne change rien à leur fragilité, pas plus qu’à leur vanité, ni à leur profonde inutilité ou à leur immensité lumineuse. Les choses ne sont que ce qu’elles sont, les gens aussi qui ne sont jamais que ce qu’on leur prête, mais pour peu qu’un flot débordant de générosité leur soit donné, ô combien ils nous inondent de leur lumière.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour La mort lumineuse de Fernande la folle

  1. Duglandu dit :

    Pas venu depuis bien longtemps. Dommage.

  2. Duglandu dit :

    Je me sens très con. Comme devant de très beaux paysages ou quand je regarde un ciel étoilé. Merci

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