Briser le miroir, briser l’ignorance

 

L'eden - Adam, Lilith, Eve et le miroir briséLe péché originel et la chute (extrait de l’œuvre de Michel Ange)

D’un coup de nettoyage à un coup de peinture, il faut du temps pour que ça sèche. D’un déplacement de meuble à sa remise en place, plein de provisoires qui iront en se succédant.

La demeure, non, la maison s’est faite la plus grande possible pour accueillir tout le bastringue, malle en osier, couvertures, vêtements, rameur handicapé moteur et atteint de mutisme de surcroît, outils, escamoche peinturluré de tous les chantiers précédents, qui me toise de son mètre cinquante de hauteur en prenant un malin plaisir à me dire que celui-ci, de chantier, ne saurait être le dernier. Pas le souk car il n’y a rien à vendre, dommage sans intérêts. Chiffons, bocaux, pinceaux à rechampir, queues de morue pour le bleu, aux odeurs marines, coulées de couleurs. La nuit, encore, ne sera pas sereine : ça empuante. Je fais, sans doute aucun, sans autre but que faire, tâcheron qui, s’il était payé aux taches et éclabarbouillassures, s’en sortirait ; mais non, seul l’oeil –trompé– y trouve son compte. Travail à l’oeil, gratuité, nouvelle course, bien que lente, à ce qui n’est, de toute façon, qu’illusion ou qui le sera, c’est une question de jours, de semaines, à tout casser d’un ou de deux mois, d’une vie, le temps que  s’installe à nouveau l’habitude, la crasse et qu’on se dise à nouveau que c’est terne, triste et moche.
Du coup la maison, non, l’appartement à force de vouloir faire grand s’est laissé engrosser. Il y en a partout ; aussi vouloir retrouver quelque chose passe par commencer à chercher nulle part.

Les muscles les os et ce qui les articule, les viscères ont pris la place du coeur qui n’y est pas ; un coup non, l’autre si, mais si peu. Mélange dubitatif de plaisir pour l’oeil qui, un temps pourra se repaître d’un résultat qui sera ce qu’il sera, et de déplaisir lorsque, voyant l’image de celui qui oeuvre dans le miroir qu’il n’arrive pas à traverser, laissant son image en plan dans ce qu’il est de bon ton de nommer le réel, le spectateur que je suis alors trouvera la pièce ordinaire, mauvaise, à vomir ou à pleurer pour peu que les lacrymales aient les glandes. Et ce reflet des murs ocrâtres qui  s’étaient voulu bistre –quelle idée de vouloir faire médiéval !– dans le grand miroir du salon !
Partagé entre ennui, fatigue, désintérêt, colère et frustration de jouer le manoeuvre qui se laisse manoeuvrer par la vie dont le nom exact est aléa. Jacta est.

Je jacte, je cause, je dis, je maudis, je parle, me parle surtout, ce qui n’est, au demeurant, pas pire que de ne point se parler, mais pas mieux. Quelque chose pèse, qu’un magma en rut me fera poser. Mise bas tectonique à me vulcaniser, quand, bientôt, demain, plus tard, à moins qu’il ait déjà mis au monde sa lave que je n’aurais su recueillir au creux de mes mains pour m’en asperger, m’y tremper, il me fasse d’acier. En cette heure, je ne suis ni de bois, ni d’eau, ni de métal, ni de feu, et même si l’air me porte – je parle du vent–, je n’en ai que son souffle dans les vestibules, qui me corne d’abondance des insanités, du genre « la vie est belle », ou encore « la vie, cette drôle d’invention sur trois pattes d’un Éternel qui devait s’ennuyer ferme pour l’avoir concoctée ». L’éternité, quelle plaie !
Même les choses sans poids peuvent peser. Il en est ainsi de la vie, lorsqu’elle… comment dirais-je ? Lorsqu’elle semble traîner en longueur. Longueur, langueur. Me languissant de vivre, me languirai-je de mourir pour, enfin, vivre enfin ? Et mourant, ne me languirais-je pas davantage de cette vie qui s’achèverait, alors inachevée ? Inachevée puisque interrompue. Pas de porte de sortie, ni d’entrée de ce côté-ci du miroir.

Justement, le miroir. Doré à l’or… aigrefin ?

Les états d’être, comme celui de ce sombre temps, même s’ils sont âpres, et peut-être pour cette raison, éclairent.

J’allume la télé. La mire dansante a depuis longtemps disparu, comme le son dans l’image.
Faire écran. Je déniche un carré de drap noir qui fait office de poêle. Mes chers disparus qui ne valaient pas un clou de tapissier en tiendront les cordons, comme ils tinrent ceux de la bourse tout aussi peu déliée que leur parole qu’ils n’ont jamais tenue. « Le noir c’est comme l’enfer, ça réchauffe », psalmodiait une bieille bique de la famille lors des sépultures. Dans les campagnes on  n’allait pas aux enterrements, mais aux sépultures, et les funérailles, c’était pour les bourgeois des villes.
L’image shuntée, je peux enfin écouter ce qu’ils disent dans le poste.
«L’humanité est vouée à la disparition ou au départ sur une autre planète…»

À cet instant précis comme le sont tous les instants, le miroir ovale marine s’est décroché s’angulant dans sa chute. Contre aucune attente, car je ne tire pas de conclusions hâtives, seul le cadre s’est brisé, laissant apparaître le chant du miroir ébréché par bribes.
Le miroir enferme, dess(e)ine une limite : nous ne pouvons concevoir que ce que nous pouvons entrevoir. Objet de réflexion il nous renvoit (du verbe rendrevoir) sans ménagement à nos illusions. Nous croyons nous y voir mais ce que nous y voyons n’est pas même une image, et nettoyer la glace en la frottant ne la réchauffe, façon de parler, que tant qu’on oeuvre dur et lisse. Je peux certes m’approcher du miroir, mais n’en puis franchir la barrière de l’illusion.

Nous sommes des évadés d’un monde parallèle à d’autres qui ne se peuvent croiser, rêvant d’un vortex chimérique qui nous permettrait de passer d »Alpha à Omega, et où nos pas d’arpenteurs ne peuvent prendre toute la mesure de notre errance. Piégés, nous sommes détenus. À moins que ces mondes ne soient eux-mêmes qu’illusions et que nous soyons les hôtes forcés à résidence d’un univers miroirs. Ici, entendre et voir les choses telles qu’elles sont consisterait à dissoudre ou scarifier le tain avant de se mirer dans quelque miroir que ce soit, quand bien même il serait flaque d’eau.

Nous sommes des alouettes, ce qui nous confère la destinée de nous faire duper puis plumer… jusqu’au jour où les miroir se dévoilent et leurs vers se brisent sous la plume maladroite d’un poète, d’un ivrogne, d’un illettré ou d’un fou. Le chant des miroirs.
L’histoire des 7 ans de malheur pour un miroir brisé m’apparaît tout à coup sous un autre angle qui me ramène à cette histoire de l’arbre de la connaissance avec son serpent que certains aimeraient cosmique plutôt que Lilith, à Adam et Ève, au nombre 7 divin (si on se réfère entre autres à cette jolie histoire des 7 jours d’heures infinies que mit notre fameux Éternel en mal d’occupation, à créer l’univers). Briser le miroir revient quasiment à prononcer le nom de Dieu pour le mieux vouer aux gémonies. On comprend alors les 7 ans de malheur, car malheur à qui entrevoit la connaissance. Comme Lilith alors l’entrevit entrouvrant la pomme en deux, ce qui l’amena à découvrir le vrai visage de Dieu à travers la mise en abyme des deux moitiés du fruit (défendu) se reflétant l’une dans l’autre. Ce qui lui valut d’être proprement virée de la couche d’Adam et par la même occasion de l’Eden.
Il en coûte de s’attaquer aux pouvoirs en place.
Briser le miroir, c’est réduire au silence l’ignorance, car c’est faire éclater ce qui est illusoire, mais attention, car il en coûte de s’attaquer aux pouvoirs en place.

Mes pensées au miroir ne s’arrêtent pas là. Brisé, il ouvre des perspectives, et qu’importe la source lumineuse qui éclaire les chemins, fut-elle issue des Enfers.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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4 commentaires pour Briser le miroir, briser l’ignorance

  1. kyle dit :

    sign me up

  2. Mauviris dit :

    Ouaouh ! Je briserai bien quelques miroirs avec vous, surtout le grand moche doré du grand salon dans lequel je me vois vieillir. A1lors ça serait pour arrêter ce processus. OK ? Merci de dire oui.
    J’allais oublier, meilleurs voeux et merci de nous enchanter, nous faire vibrer ou prendre des bosses de rire

Les commentaires sont fermés.