Le jour d’après la Saint Sylvestre

Ça y est, on est le premier janvier 2011. Quand je pense qu’il a fallu 365 jours pour y arriver, c’est fou ! Et encore on s’en est bien sorti, grâce à 2010 qui n’est pas bissextile.
On est le premier janvier, il ne neige pas, il ne pleut pas, il ne gèle pas ou si peu.
On est, nous sommes le 1e janvier. Mais qui ça, on, et qui ça nous ? Il ne neige pas, il ne pleut pas, il ne gèle pas… mais de qui s’agit-il ? On se gèle, passe encore, d’autant qu’il fait à peine zéro degré, ce qui n’a d’ailleurs pas empêché le SDF du coin de la rue de se geler cette nuit, comme je m’en suis rendu compte en revenant d’aller chercher les croissants du dimanche, même si on est que samedi, mais comme c’est jour de fête, c’est tout comme, messe mise à part.

Les croissants c’est plus ce que c’était, et crois-moi, les seuls dignes de ce nom sont ceux qu’on pâtisse avec du saindoux, oui monsieur, que ça vous plaise ou non. Et c’est quand même bizarre que les pâtissiers qui ont gardé ce savoir ancestral en pâtissent. Pour preuve, ils ont tellement perdu de clientèle qu’ils mettent un à un la clé sous la porte. Difficile de subir les quolibets des clients qui ne veulent plus que des croissants pur beurre sans goût ni grâce mais tellement gras que le sachet d’emballage, je te le fais voir quand tu veux, on peut en faire du papier calque, à condition de ne pas être regardant. Ou des petits carreaux pour les fenêtres quand une vitre est cassée. C’est ce que je fais.

Avant de mettre lui aussi la clé sous la porte, le boulanger-pâtissier de mon quartier m’a indiqué où il la mettait. Du coup, jours de fêtes ou dimanches matin, je fais sonner le réveil à 2 heures et je file à la boutique. Avec mes vieilles nippes passe-muraille, on ne risque pas de me voir.
Six heures plus tard, je referme discrètement l’estancot et rentre chez moi. Comme ce matin où, repassant devant le clochard, j’ai pu constater que non seulement il s’était gelé pendant la nuit, mais qu’il était gelé, avec une drôle de couleur. Dormir au froid comme ça ! Raide, qu’il était, raide mort, quoi. Coup de pied discret dans la couverture mitée, petit dling dling sympathique. J’ai ramassé les quelques sous, mais laissé la sébille dont je n’ai pas besoin, pour cause… Il y aurait eu davantage –mais les gens sont des rats– que mon gars n’aurait peut-être pas passé l’arme à gauche, mais aurait passé la nuit au bistro du marché-gare, dans le chaud. Quand il gèle, pas de doute qu’on peut se geler.

Mais quand il pleut, hein? Quand il pleut, est-ce qu’on pleut ou qu’on se pleut pour autant? Pareil quand il neige. Et qu’on soit le 1e janvier ou 365 jours plus tard, voire 366, le 31 décembre, est-ce qu’on est pour autant un 1e janvier ou un 31 décembre ? Et quand je dis “on”, je parle de tout le monde. Je pourrais tout aussi bien dire “nous”. Nous sommes le 1e janvier. Ou le 1e avril, si vous préférez. Le 2 novembre, je préfère ne pas en parler, parce qu’il y a des choses avec lesquelles, vous êtes bien d’accord, il ne faut pas y toucher et encore moins en rigoler. Comme la Fête des morts.

Les fêtes on les fête, c’est bien connu. Le jour de la Saint Glinglin, pas une personne qui ne me dise « Salut Glinglin, et bonne fête ».

Ma concierge, vous la voyez devant sa loge à attendre ses étrennes en faisant mine de travailler, et qu’elle me dise « Bonjour monsieur 1e janvier, et bonne fête » ? Non, bien sûr que non. Déjà que de concierge, il n’y en a pas l’ombre d’une, même dans l’escalier, et que c’est pas le genre de l’immeuble ; faut voir quel immeuble ! Alors qu’on ne me raconte pas d’histoires : on n’est pas le 1e janvier, on ne l’est jamais, on ne peut pas l’être, et ce qui est valable pour ce jour l’est aussi pour tous les autres jours de l’année. Je ne suis ni le 1e janvier, ni le 1e février, et encore moins le 1e mai ou le 2 novembre. Et vous non plus.

Juste avant de franchir l’huis de ce qui n’a d’immeuble que le nom,  j’ai reçu quelques gouttes. D’abord je me suis dit qu’il devait pleuvoir. Je lève la tête : personne. Normal. Vous y croyez vous, que quelqu’un puisse pleuvoir ? « Et les sportifs quand ils font des efforts en plein été ? », vous allez me dire. Laissez-moi rire. Il ne pleuvent que sur eux-mêmes, et encore, pas s’ils courent vite, et c’est pas ça qui me fera dire qu’il pleut, surtout s’ils sont plusieurs à courir. Vous diriez qu’ils pleuvent, vous ? C’est ridicule.
Et vous pouvez tout essayer, ce qui vaut pour la pluie vaut aussi pour la neige. La grêle ? La grêle aussi.

Comme j’avais froid j’ai grimpé les escaliers trois à trois. J’ai des petites jambes pas plus hautes que trois pommes. Six étages. En arrivant je crève de chaud. Pas rare, lorsqu’il fait très froid, que je me fasse l’aller-retour, descente-montée une bonne dizaine de fois dans la journée. À défaut de poële, ça fait l’affaire.
Aujourd’hui, ça va. Mon vieux thermomètre Suze indique six sept degrés. Je me pose sur le bat-flanc, me colle la couverture sur les genoux, ferme les yeux et ouvre les narines.
De l’appartement du dessous montent de bonnes odeurs oubliées. C’est la Saint Sylvestre.

Avec les sous je descendrai m’acheter une bouteille, du vin bouché, et si j’ai assez, peut-être bien un pain au chocolat. Ou un croissant, un vrai de vrai, et pour la vitre cassée, je verrai plus tard. Si le gars est toujours dans la rue, et le contraire m’étonnerait, je chiperai sa couverture.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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