Perdre tout, oublier, égarer, perdre à tout…

Je perds tout, tout le temps. C’est terrible. Non seulement je perds tout, mais je perds à tout.
Je perds à être connu. Je l’ignorais jusqu’à ce qu’un ami qui m’avait prêté sa voiture que j’avais perdue –et oui !– me l’apprenne.
« Non mais tu te rends compte ? Ce coup-là, c’est bien la première fois qu’on me le fait. Je t’assure, tu gagnes rien à être connu, mais moi je perds à te connaître. Et tu penses faire quoi ? »
C’est en voulant appeler mon assureur que je me suis rendu compte que je ne savais pas ce que j’avais fait de mon téléphone portable.

— Passe-moi ton téléphone, je téléphone derechef à mon assureur. Il va arranger ça.
— Je veux bien, mais tu t’en t’en sers devant moi et tu bouges pas. Tu as son numéro ?
— Ben tiens ! Pour sûr! Dans le répertoire du bigophone.

Où voulez-vous qu’il fut ?

J’arrive parfois à remettre la main sur ce que j’ai perdu. Il y a des gens honnêtes. Mais pour ce que j’ai seulement égaré, c’est une toute autre histoire. Avec le bric-à-brac, je veux dire le foutoir qu’il y a chez moi…
Je m’étais offert un bouquin. “S’organiser”, c’est le titre. Qu’est-ce que j’ai pu en faire ? Je n’en ai aucune idée. J’ai regardé dans le four, sous mon lit, dans le réfrigérateur, le micro-ondes, sous le tapis du séjour, entre les coussins du canapé… introuvable ! Le réservoir du vécé, le faitout où je planque mes économies (d’ailleurs disparues)… Nada !
Pareil avec ma femme. Quinze ans de mariage, une balade en ville, et hop ! disparue. J’ai tout fait ou presque pour la retrouver, sans plus de succès que pour le bouquin. Ni sous le lit, ni dans le placard à balais, nulle part. Vous me direz que c’est tout de même moins grave que de perdre la boule, d’accord, je veux bien, mais lorsque j’ai appris à mon psy que je l’avais perdue, il m’a d’abord demandé si je n’aurais pas définitivement perdu le nord puis s’est cru obligé de prévenir la police, allez savoir pourquoi. On m’a prévenu que de simple témoin je pourrai tout aussi bien être prévenu

Pour vous dire, je perds même à la belote. C’est pourtant pas compliqué, je le sais, mais je n’y peux rien : je perds. Ne parlons pas des jeux d’argent où c’est la catastrophe. Ayant perdu pas mal d’objets de valeur, je m’étais décidé à me refaire, comme disent les parieurs à la suite d’une série de mauvais coups du sort, ou comme se disent en aparté les femmes dans une soirée, avant de s’éclipser dans les toilettes où elles diront des méchancetés sur les hommes qui en profiteront pour dire à quel point elles les emmerdent. Se refaire une santé ou se refaire une beauté. J’ai fait une partie avec des potes. Tarot, pas belote, faut quand même pas exagérer. 0,50€ le point.
J’y ai laissé ma chemise en soie, façon de parler. Une magnifique, pures soies de sanglier. Un peut rêche, mais du solide.

– C’est pas qu’on soit contre, mais elle est comment ta liquette ?

« Voilà…» leur avais-je dit en ôtant mon pull cachemire que je m’étais offert par crainte d’être la cible d’un tir d’artillerie de mon beau-père qui s’était mis en tête que j’avais assassiné sa fille et qui me reprochait d’avoir l’oubli facile sous le prétexte fallacieux que je n’étais pas allé à son enterrement, refusant de croire que j’avais perdu mon billet de train.
Sous le pull j’étais torse nu, comme un verre à moitié vide… Qu’est-ce que je raconte ? Comme un ver qui n’aurait que son short rayé, et rien au-dessus..

« Merde, qu’est-ce que j’en ai foutu ? » m’étais-je interrogé en me grattant le menton. Perdre une chaussette, pas rare. À chaque lessive des couples se défont, d’autres se retrouvent, d’autres encore tentent un bout de chemin ensemble, jusqu’à ce qu’une bonne copine  fasse remarquer qu’il y a un léger iatus, voire un gros hic.

– Une rayée et une autre avec la tronche de Mickey, original ! Une chaussette, passe encore, mais une chemise ! Tu fais fort.

Je perds au change. Systématiquement. À mon dernier grand voyage hors du pays, j’ai perdu au change quasiment à toutes les frontières. Des conflits entre états, avec la monnaie qui se dévalue au rythme de canassons qui s’emballent. Pas partout, non, mais dans le pays où je me trouvais et d’où je devais filer dare-dare, les étrangers ayant vite fait de trinquer pire que de leur horrible bibine. Passées les douanes, c’est plus d’une fois que je me suis retrouvé avec seulement trois francs six sous en poche. Si ne n’avais pas perdu ladite poche.

Je perds patience.
Et le temps, ah ! le temps… Déjà celui que je perds à me mettre en chasse pour retrouver ce que j’ai perdu et qui se solde le plus souvent par une pure perte de temps.
J’ai perdu deux horloges comtoises, dix-sept réveils –l’un d’eux avec une poule sur un mur qui picorait du pain dur, tac tac tac tac ; un deuxième, avec un gallinacée qui marquait secondes, minutes et heures en picorant des saloperies de petite clochettes en bronze, din, ding, dling, drrrrrrrrling ; un autre qui projetait l’heure au plafond au milieu de tout un tas de traces lumineuses censées représenter les signes du zodiaque, tu parles ! Les douze autres plus classiques répartis entre deux catégories : les mécaniques à remontoir et ceux à pile d’une part, les électroniques à affichage digital d’autre part. Je préfère taire le nombre de montres jamais retrouvées, sauf un oignon qui s’était retrouvé serti sous la semelle de crêpe d’une de mes nombreuses chaussures droites. Je n’achète que des chaussures droites ; les gauches me tordent le pied consécutivement à la guerre où le centre de gravité de mon corps s’est déplacé, obligeant ma jambe gauche à compenser, à la source d’oignons douloureux.

J’en étais où ? Nous y voilà bien, quand je disais que je perds tout, jusqu’au fil ténu de mes propres discours. De la digression silencieuse, j’appelle ça, tant que je le retiens.
Attendez… quelque chose me revient à propos des réveils. Mmh mmh… C’est ça : dix-sept réveils moins les trois dont j’ai parlé, ça nous fait quatorze, quatorze et pas… combien j’avais dit ? Douze ? Et bien voilà. Rendez-vous compte! Le temps d’une phrase, je perds non seulement le fil de ce que je raconte, mais aussi la mémoire. Si je ne perdais que ce seul fil, mais non ! L’autre jour, alors que j’étais en train de recoudre un bouton que j’avais perdu –celui du col de ma chemise en soies-, impossible de retrouver le fil. Perdu le fil, égaré le fil, dans les choux le fil. Si encore j’y voyais goutte, je comprendrais, m’étais-je dit. Hors, sur les conseils d’un ami, je m’étais acheté des lunettes, et avant que je perde le fil, je les avais pourtant bel et bien posées sur le nez puisque j’avais réussi à le faire passer d’un côté à l’autre du chas. Et là, pfuit, disparues les lunettes. Même à quatre pattes je ne les ai jamais retrouvées, et Dieu sait pourtant qu’habituellement j’ai du nez. Quoique il n’y a pas si longtemps, concomitamment à la période des grands froids, un gros rhume doublé d’une méchante sinusite m’a fait perdre l’odorat. J’enrhume, j’enrage et je perds patience car je sais que ne plus sentir les choses amène à perdre le goût de vivre.

J’ai perdu la guerre. D’accord c’était il y a longtemps, et je n’étais pas le seul, mais n’empêche. En échange certains y ont gagné une médaille, tandis que j’y ai perdu deux amis plus un bras.

Le temps, toujours le temps. Le pire, c’est que j’ai le temps de ne rien faire. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement puisque, perdant mon temps, je n’en ai jamais la moindre parcelle d’avance.

«Tu aurais une minute ?» m’interrompt-on parfois, ne serait-ce que pour me demander l’heure que je n’ai plus.
«Non, je n’en ai pas. Ni seconde, ni dixième, ni centième. Rien. Et en supposant qu’il m’en soit resté une, tu viens de me la faire perdre à l’instant » réponds-je d’un ton sec avant de me remettre à chercher. Car je perds tellement les choses que je suis toujours à essayer de les retrouver. Les rares personnes qui me supportent encore y parviennent parce qu’elles prennent le temps d’être de bonne grâce, mais si elles le prennent, ce temps, c’est qu’elles en disposent.

«Tu as perdu tout sens de la mesure et tu dépasses un peu les bornes» m’a confié un ami, occultant le fait que la perte de mes lunettes a largement contribué à la perte de ce sens. Et si c’était l’ami en question qui avait dérobé mes lunettes ? Je m’en suis ouvert à lui.

— Mais toi, dis-moi, tu ne les aurais pas vues, mes lunettes ?
— Parce que tu t’imagines quoi ? Que je te les ai volées ? Mon pauvre gars, tu as perdu la foi, et je crois que tu viens de perdre un ami. Le dernier.

Effectivement je l’ai perdu. Sans jamais chercher à le retrouver, sachant bien que ce serait peine perdue.

Ô je ne me plains pas de la vie et j’ai appris à faire avec le temps qui passe, puisque je n’ai même plus le loisir de le comptabiliser, n’en ayant pas le temps et ne disposant plus d’appareil de mesure adequat. Alors les rides sur le front, quelle affaire ! Et quelle affaire les articulations qui rouillent ou les rouages qui grincent.

Le peu qui me reste, je continue à le perdre, jour après jour.
Je n’attends rien, n’ai plus rien à attendre et je sais pertinemment qu’un jour incontournable je perdrai aussi le do de ma clarinette.
Ce que je ferai alors ?  Je chanterai à tue-tête la comptine qui en parle. Voilà tout.

.

J’ai perdu le do de ma clarinette
Ah si papa il savait ça tra la la
Ah si papa il savait ça tra la la
Il me taperait sur les doigs tra la la
Il dirait Ohé ! Il dirait Ohé !
Tu n’connais pas la cadence
Tu n’sais pas comment l’on danse
Tu n’sais pas danser
Au pas cadencé
Au pas, camarade
Au pas, au pas, au pas

J’ai perdu le ré… le mi, fa, sol, la,  si…

 

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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4 commentaires pour Perdre tout, oublier, égarer, perdre à tout…

  1. Gino Dentel dit :

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  3. LN23 dit :

    Après ce brillant exposé, quelques réflexions vaseuses en vrac me sont venues :
    Quand ça sent le sapin, on perd la chaise…
    Quand la petite souris va passer, on perd dent
    Quand le père nourricier s’en va, on perd collateur…
    Et quand on va nu pieds on perd deux chaussures…
    Et pour finir avec ces jeu de mots laids, un paradoxe : perdurer, c’est le contraire de perdre de la durée.
    Hélène de Troie

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