Une œuvre d’art qui a du souffle

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« Très réaliste » m’a dit la cliente en découvrant l’œuvre d’art qu’elle m’avait commandée début avril. Je crois me rappeler qu’on était le 1er, je n’invente rien.

Tu m’étonnes ! Vu comment je m’y suis pris, encore heureux que ce soit réaliste.

— Question fidélité, je suis vraiment content de moi. Sûr que ça va plaire à votre ami.
« Je ne sais comment vous vous y êtes pris, mais c’est parfait. Et la peau, ah, la peau… ce satiné… cette carnation, cette couleur, ce rendu » avait-elle dit en reniflant.
— Un mauvais rhume ?
— Non, une mauvaise séparation, en juillet. Sans que je m’y attende et sans me prévenir. Où est-il passé ? je n’en ai pas la moindre idée. Hop, disparu, parti sans laisser d’adresse. Heureusement, avec le tableau, c’est un peu comme s’il était toujours là. Bon ça n’est pas la même chose mais enfin…
— Évitez de trop le tripoter, et surtout pas avant un bon mois, que le processus de  séchage soit terminé. Sinon le cuir peut se déformer.

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Elle avait dégoté mon adresse auprès d’une revue d’art qui, à l’époque où j’étais un artiste reconnu, avait publié une série d’articles sur mon travail. Du temps où, spécialiste incontesté des bas-reliefs en cuir, j’exposais aussi bien au Grand Palais qu’à l’Espace Cardin, à l’ONU qu’au Pace Center Plus de Los Angeles et dans divers lieux moins réputés où les clients achetaient mes œuvres, contrairement à ces endroits de prestige où il est de bon ton de se gorger de Champagne, de s’extasier à grands renfort de mots creux en se rengorgeant, et surtout de ne rien acheter –c’est d’un vulgaire !

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« Je voudrais qu’on ait l’impression qu’il dorme. Un sommeil paisible. J’adôôôre le voir ainsi et je passerais des heures à le regarder » m’avait-elle susurré en me désignant son amant, un jeune bellâtre insipide. « Hein mon Doudou, que j’adore te voir dormir » avait-elle ajouté à son adresse.

— Il me faudra des photos, face, profil, en pied, en long en large et en travers. Je peux m’en charger si ça vous arrange. Quand le tableau sera avancé, j’aurais besoin de votre ami. Pour rectifier, fignoler, finasser, parfaire l’oeuvre.
Tu entends, Doudou ? Donne ton numéro de téléphone au monsieur.
Je ne sais pas encore à quelle période précise j’aurai besoin de vous, mais je vous ferai signe. Quant au tableau il sera fini peu de temps après.

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Début juillet –un temps sec est indispensable pour ce très particulier travail de peausserie–, j’avais convoqué le Doudou, comme prévu, lui recommandant de n’en rien dire à sa chérie, ma cliente.

« Motus et bouche cousu » lui avais-je intimé, « elle ne doit pas s’attendre à ce que le tableau soit bientôt fini ».

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Savoir faire aidant c’est en deux temps trois mouvements que j’avais procédé au tannage de sa peau sans avoir eu besoin de dépecer le bellâtre ni le débarrasser d’aucun de ses organes comme on le fait d’ordinaire pour procéder à une momification. Les organes en état continueraient à fonctionner, préservant la vie du Doudou jusqu’à ce que, privés de toute source d’énergie –air et nutriments– ils finissent par s’éteindre définitivement. Le mélange d’extraits végétaux et minéraux (dont je préfère taire la composition) que je lui avais fait ingérer sous prétexte d’une collation amicale avait endormi sa conscience, le plongeant dans un état de léthargie propre à rendre supportable l’éventuelle souffrance que ce type de traitement est censé provoquer. Véritable miracle de la nature et de la chimie, ce traitement présentait en outre l’indéniable avantage de conserver leur texture, solidité et volume aux organes, réseaux sanguins, tendons, cartilages et squelette. Inutile donc de bourrer d’étoupe, de chiffons ou d’argile un corps évidé comme on le pratique en taxidermie.


« C’est comme si mon vilain Doudou était là. Tant pis pour lui, parce qu’il n’est pas donné à tout le monde de contempler une telle œuvre.
Quelle ressemblance ! Pour un peu on s’attendrait à ce qu’il bouge. Jamais rien vu d’aussi vivant. Et ce cuir, cette peau, quelle finesse ! J’en suis toute retournée »

Elle s’était approchée du tableau au point de pouvoir le toucher, avait poussé un petit cri.

— Mon Dieu, ça a bougé ! comme si ça respirait !

J’avais dû faire une légère erreur dans le timing. Bah ! une fois roulé dans du plastique à bulles solidement et hermétiquement scotché… emballé c’est pesé. Deux heures de route, livraison chez la dame, déballage, accrochage : sûr que le Doudou aurait rendu son dernier souffle.

— J’ai dû rêver… l’émotion, le manque, la ressemblance si frappante…
« Vous savez », lui dis-je, « Une œuvre d’art pleinement réussie a quelque chose de… comment dire… quelque chose de vivant, mais ça n’est qu’une impression. Un bouquet de fleurs peint c’est une nature morte. Et votre Doudou en repos, c’est pareil : une nature morte. Et bien morte.

« Dieu ait son âme » avais-je failli rajouter.

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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