Imaginez vivre ainsi au fil des saisons

Avertissement : ce texte est résolument révolutionnaire. Car imaginez un instant qu’il prenne à chacun l’envie de vivre ainsi, au fil des saisons. Où irions-nous ?

 

printempsIl fait beau, il fait doux, le ciel est bleu, les oiseaux chantent dans les arbres et le chat du voisin qui en écrase au soleil n’a rien vu, rien entendu ni senti. C’est vrai que les greffiers, c’est pas l’odorat qui les honore, et pourtant quand ils sentent, ils sentent. La nature se réveille, les p’tiotes racines vont se gorger de sels minéraux et la sève va monter. Tout renaît.
« René, quèque tu fous nom ti dieu ? Les patates, a vont pas s’planter toutes seules !»

 

Les tiges montent et se dressent, la nature tout entière est en érection, les papillons s’affolent, les hannetons hannetonnent, les durs de la feuille la tendent pour mieux ouïr le vrombissement des coléoptères. Ça s’agite dans le pré où ça brait à tout bout de champ. Ah nom ti dieu ! c’est ben vrai que la sève monte.
« Anne, ma soeur Anne c’est-y pas toi qu’on aurait vu te faire conter fleurette par chez le voisin ? »

 

saison étéEntre les patates, les haricots et le pinard pour étancher la soif à cause du cagnard d’enfer, quand tu quittes le marcel, c’est comme si que t’en avais un de rechange tout propret. Ça tape, ça cogne de par là haut et de dessous les aisselles et ça jaunit aux entournures. Avec ce qui troupiaute à l’horizon, sûr qu’on est bon pour l’orage.
— Le temps s’gâte, Agathe. Remise donc les bestiaux à l’écurie.
— T’as raison, mon Marcel. Ça s’amoncelle.

 

Ça a poussé dru et les branches ploient sous les fruits. La Sainte-Vierge nous a refait le coup de l’ascenseur, tout pareil que le fiston, en juin . Les récoltes seront bonnes si le temps reste clément. Alors on a pris deux jours de congé avec la Prudence, que ça faisait un sacré bout de temps qu’on n’y avait pas fait. Tu vas pas rouler avec ça, qu’elle m’a dit en voyant les pneus de la 4L usés jusqu’à la corde, que ceux que j’ai commandés à Lucien, le beau-frère qui travaille chez Michelin à Clermont je les attends toujours. Du coup on a pris la Micheline.
Lulu, c’est un marrant. Pourquoi qu’ils appellent ça 4L alors qu’il y en a que deux, qu’il nous a sorti.

 

Ça vire au sec comme des coups de trique, ça jaunit, ça rougit. On a engrangé sec aussi, parce que sinon, ça tient pas. Ma Félicie m’a félicité pour les récoltes qu’à cause de la canicule c’était pas gagné. Les ficelles c’est pas ça qui me manque, alors j’ai ficelé des joncs pour faire des fascines. J’en ai jonché les cultures, pour l’ombre que ça fait et l’humidité que ça retient. Pas si facile même si c’est point tant dur, mais c’est les reins qui prennent quand tu coupes les joncs, même que c’est pas tant bon pour les rhumatismes.

 

automneLa barbe des maïs, ça fera pour les paillasses. Mélangée au crin de cheval, y’a pas mieux. Les chevaux, c’est bien aussi pour ça que je les garde. Le maïs aussi, que la nappe phréatique sera bientôt à sec, si ça continue. Le Jaune je le prends sec, d’accord, mais pas tout le monde.
Colchiques dans les prés fleurissent, c’est la fin de l’été. La feuille d’automne emportée par le vent en ronde monotone tombe en tourbillonnant. Pour déboguer les châtaignes, on a les brodequins exprès, et pour se donner du coeur à l’ouvrage on chante. Çui qu’a écrit la chanson, je crois pas qu’il ait jamais vu un arbre quand c’est que ça vente. C’est Alizé, la petite fille, qui nous y a fait remarquer.

 

Entre les châtaignes et les haricots secs, on risque pas d’oublier la Sainte Barbe, et histoire de bien la fêter, on se fait des ventrées de châtaigne avec des haricots secs. Un bon morceau de lard maison, des saucisses maison, tu rajoutes une bonne poignée de trompettes chanterelles, un gros cèpe, pas plus. Tu fourres ça dans le faitout en terre et tu y fais mijoter sur un coin de la cuisinière en y oubliant, c’est le plus important, l’oubli. Horreur ! j’y pensais plus : le pinard. Du blanc sec, mais pas un pinard de pucelle. Ou alors tu y vas carrément avec du Sauternes ou un vieux Gewurtztraminer, et me dis pas que c’est du gâchis ou que ça doit pas être goûteux avant d’y avoir goûté, tu peux me croire.
Dudule, c’est le beau frère, il y met un creux de main de galbules, des baies de genévrier. Je suis plutôt pour, mais Geneviève, l’épouse, elle dit que ça se marrie bien qu’avec la choucroute. Alors pour lui faire plaisir, on se fait aussi une ventrée de choucroute. Tout cuit pareil. Non, non, le Sauternes, faut pas y craindre. Le Gewurtz non plus.
— Une cocotte en terre, tu trouve ça où ?
— Nous on y a ramené de Betschdorf. Mais t’as le même genre à Soufflenheim. Sinon, la fonte ça fait aussi, en pas mieux et plutôt le contraire, que ça attache.

 

hiverPis y’a plus qu’à attendre que le printemps revienne. Des fois c’est un peu long, alors on écourte en sommeillant ou on fait la veillée. Le vin chaud, y’a pire, la mirabelle aussi. Tu la mets un tout petit peu à se réchauffer près de l’âtre. Faut pas que ça ait froid, la mirabelle. On cause, on chante, les femmes tricotent, et on distribue quèques petites tapes aux gamins qui tardent à se coucher, enfin on fait semblant. Un bout de toit, un bout de chaud, des amis, un ventre plein… Avec la neige qui tombe, ça rend paisible tout son petit monde, nous dit Clémence avant de se mettre à son épinette. Isabelle sort sa vielle, Jeannette sa clarinette, Joseph son Banjo, Edgar sa guitare, Léon son cymbalum, Marcelle son violoncelle, Edmond son hélicon, Céleste son célesta (acheté quelque part dans les vosges, mais elle ne nous a pas dit où), Emile son glockenspiel, Bernard sa Cithare, Edouard son sitar (qu’il avait ramené plus tôt, les cordes craignant les changements de température), Mumba son tuba, Hugues son bugle, Pépète sa trompette, Timoléon son accordéon, Ruth sa flûte, Alexi son saxi, Timour ses tablas, Toto son alto, Fanfan son olifant, Arnaud son piano, Henri sa batterie, Huguette ses castagnettes, Jean-Pierre ses cuillers, King-Kong son gong, Suzanne sa sarbacane qu’elle transforme en pipeau, et Bobonne son trombone.
Rien que ça.
Après ça, allez dire aux gamins de monter se coucher.

 

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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