Un dessin de nu

Ça faisait une éternité que je voulais faire un nu, une des difficultés étant de trouver un modèle, ce qui n’est pas aisé quand on ignore ce qu’est un beau nu et qu’on estime être un piètre esthète, jugement corroboré par d’autres qui appartiennent à mon passé. Je sais, le mauvais goût c’est le goût des autres, et je le sais d’autant mieux que cette sentence est mienne, même si je ne suis pas le seul à en réclamer la paternité.
Quand je dis faire, c’est peindre. Peindre un nu. Avec des pinceaux, de la peinture, un support. Un tableau, quoi, un tableau de nu. Bon, je n’ai jamais su peindre, mais je sais dessiner, en noir sur blanc. Je savais dessiner. Un dessin de nu où chacun décide, en fonction de ses goûts, des couleurs de la peau, de son grain, de la couleur des yeux et de celles du ciel qui feront le mieux ressortir celles de l’iris.

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Originaire d’un pays minier de Saône et Loire, enfant, je n’avais qu’à me baisser pour ramasser parmi les monceaux de blocs de charbon les plus tendres ceux qui feraient d’honnêtes crayons. C’est à l’aide d’une scie récupérée chez le boucher qui avait fait faillite que je débitais les crayons avec lesquels je dessinais ce que Julie, ma jolie petite voisine, reconnaissait comme étant des œuvres exquises, pourtant simples esquisses sur un mauvais papier d’emballage de produits carnés. J’aimais bien Julie quand elle disait “exquise” avec sa voix sucrée, que ça me faisait comme un quartier de mandarine qu’on mord et qui jaillit en sources dans la bouche.

La mine de sujets que proposait mon environnement m’amena tout naturellement à croquer toute chose sur laquelle ma curiosité faisait s’arrêter mon regard, ne serait-ce qu’un bref instant. Lorsque je dis toute chose, j’exagère, car conscient des limites imposées par mes crayons qui toujours faisaient sombre mine, et pour ne pas m’égarer sur des voies que je devinais sans issue, je faisais un tri parmi les images fixées sur ma rétine, réservant pour plus tard ce qui aurait exigé que je fusse en possession de crayons de couleur. Que je n’eus jamais.

Ce n'est pas Julie, mais qu'est-ce qu'elle lui ressemble !

Un geai fut le sujet d’un de mes tout premiers vrais dessins, réalisé d’un seul jet habile. « Elle est jolie ta pie » me félicita ma mère à qui je conseillai sans ambage qu’elle ferait bien de consulter un ophtalmologiste, conseil auquel mon jeune âge donna bien sûr une toute autre forme syntaxique. Mon père, un littéraire quelque peu alcoolique qui en était à son énième litre de cidre maison, y vit une corneille. Seule Julie l’avait trouvé très beau. « On dirait qu’il est vivant », m’avait-elle susurré.
Démontant le cadre, que je m’étais appliqué à fabriquer avec des bûchettes habilement découpées dans le couvercle en peuplier d’une boîte de Coulommiers, j’avais libéré l’oiseau en quelque sorte coupable d’une dépense de santé imprévue qui valut à mon père un début agité de désintoxication. Que Dieu, compatissant à notre malheur, à cause du manque qui rendait mon père ronchon, n’éternisa pas.
Le geai secoua ses ailes pour se débarrasser du léger poussier dont je l’avais recouvert malgré moi, puis s’envola. Moi aussi. Pour un vol modeste, conscient que mon ventre ne saurait se satisfaire de l’air du temps par trop charbonneux, bien que, à ce qu’il paraît, le charbon ait de la sympathie pour le système digestif.

À peine sorti de ce chez moi que mon père nommait son chez lui et ma mère son chez elle, je n’ai jamais bien compris pourquoi, je tombai nez à nez sur le curé de ma paroisse, ce qui me valut une légère déviation de la cloison nasale (mais je ne le sus que plus tard) ainsi que l’occasion de croquer un sujet vraiment intéresant.
« Suis-moi à confesse !», m’ordonna-t-il. Il marchait devant moi quand sa soutane noire et lustrée déjà secouée par son pas alerte fut à plusieurs reprises bouffie par de mutines rafales de vent qui lui donnaient par instants l’apparence d’un corbeau que des charges pondérales impromptues et subites empêcheraient de décoller.

Installé dans le confessionnal, je lui racontai –sous une forme lexicale appropriée à mon jeune âge– le geai, la quasi cécité de ma mère, le presque alcoolisme de mon père et lui avouai mon désir d’aller vérifier ailleurs qu’ils n’y étaient pas, ce qui me permettrait de m’y poser.
Après qu’il m’eut questionné sur mon identité, mon âge, ma taille et l’argent que j’avais sur moi il en conclut que j’étais atteint du pire pêché, celui d’orgueil, et me renvoya à ma conscience. Conscience dont aucun gamin de mon âge –sept ans– n’a la moindre idée.
Son sermon fini j’avais arraché le programme de catéchisme punaisé dans le confessionnal pour le remplacer par l’œuvre que j’avais eu vite fait de gribouiller et titrer “L’AB cé un con”.
Alors que je franchissais la porte il m’avait crié « Et tu ME feras un navet et deux patères tous les soirs. Ça t’apprendra à fuguer, que c’est un pêché ».
Un sacré con, je m’étais dit, en m’escrimant à dessiner son navet. Ma mère m’avait félicité pour le joli radis noir que j’avais produit. Du coup j’avais laissé tomber le dessin des patères, que je ne savais même pas ce que c’était.

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Plus petit, la maîtresse d’école m’avait fait dessiner plein de minuscules dessins. « C’est pour vous apprendre à écrire » qu’elle disait en nous montrant au tableau avec la craie qui fait mal aux oreilles. Après le goûter –une bonne tranche de pain et deux carrés de chocolat, des fois une pâte de fruit ou des fois deux morceaux de sucre, sauf chez Julie avec sa grand-mère–, je faisais les dessins qu’elle nous avait dit de faire et ceux que j’avais dans la tête.
Les dessins de la maîtresse, c’était des lettres, et les miens c’était des lettres qui disaient ce qu’était le dessin dans ma tête. AB, c’était monsieur l’abbé dans sa soutane noire usée luisante de crasse. AQ, je savais ce que c’était depuis tout petit, que le docteur il avait dit à mon père qu’il fallait qu’il recharge ses batteries, que j’avais demandé ce que ça voulait dire et pourquoi il lui avait dit que trop de cidre ça les déchargeait. Mon père il m’avait montré sur l’auto du boucher, avant que les gendarmes le mettent en prison à cause qu’il travaillait dans le noir, il paraît, et que déjà dans le temps il faisait les marchés noirs. Les autres ils disaient nègres. J’en avais jamais vus, sauf plus tard quand j’avais voulu dessiner un BB avec mon crayon en charbon, que j’avais rien pu faire qu’un petit nègre. « Il est tout mignon ton petit négro » m’avait dit Julie. On dit négro quand c’est pas un grand, je crois. Sans les accus ou la batterie, m’avait expliqué mon père, l’auto elle peut pas démarrer. Ou alors il faut y aller à la main, mais c’est plus dur à mettre en branle, moins pratique et on peut se faire mal au bras quand ça fait un retour de manivelle. J’avais entendu parler du retour des cloches, ce que je trouvais bizarre parce que j’ai jamais trouvé qu’elles étaient parties, mais le retour des manivelles, ça non.

Quand on en a été au P et au Q, qu’est-ce qu’on a rigolé à l’école, sauf Julie, je savais pas pourquoi. Le P et le Q, les autres aussi ça leur faisait le dessin dans la tête. Qu’est-ce qu’on aurait ri si le PQ avait existé, mais le seul papier aux cabinets c’était des pages de journaux accrochées à un clou. L’Humanité Dimanche, c’était, noir pour Humanité et rouge pour dimanche. 15 Francs.
Un E, ils riaient pas, mais moi je savais ce que c’était, qu’on y faisait avec des ficelles, et j’en avais les images dans la tête parce que mon père il avait été marin et il m’avait montré. Le D ça faisait rigoler tout le monde à cause que ça faisait venir l’image de Dédé. Dédé, c’était le bedeau, l’idiot du village que tout le monde était bien content de s’en servir pour des corvées, comme couper les feuilles du journal et les accrocher dans les cabinets, après qu’il les avait lavés avec du crésyl, que ça sentait encore pire qu’avant. Pour moi, DD ça m’emmenait dans la gravure de la salle à manger que ma mère avait punaisée à côté de la pendule. « Baba Mohammed, le Dey d’Alger, recevant des dignitaires ottomans ». Elle m’avait expliqué : « Les Ottomans, c’est des Turcs. Le Dey, c’est un chef, comme monsieur le maire, mais en beaucoup plus important. Ce qui les protège du soleil ça n’est pas une tente, ça s’appelle un dais, un peu comme un baldaquin. C’est en Algérie, de l’autre côté de la mer. Je te montrerai où se trouve ce pays… » C’était tout petit sur une carte avec du bleu au-dessus, mais en vrai mon père disait que c’était magnifique et ma mère trouvait que c’était aussi âpre que beau.
Mes dessins n’étaient alors rien d’autre que des lettres de l’alphabet qui ouvraient les pages d’un album que j’avais dans la tête.

DC, ça faisait des images qui rendent tristes, mais pas tout le monde. Elles étaient venues quand j’avais entendu dire que le boucher s’était pendu. Du coup je pourrais garder la scie. DCD ça parlait de la même chose, c’est quelqu’un qui est mort parce qu’il s’est pendu. « Dans sa boucherie, à côté de ses quartiers de viande – Non mais, vous imaginez ? – Y’a plus de respect ! – Une corde, un E coulant, et adieu ! » avaient dit les gens. « Si c’est pas malheureux !» avait dit la bonne de l’abbé en se signant, mais ça se voyait pas comme quand ma mère elle signait des papiers pour l’école.
Dans ma tête tous les DC c’était pareil avec une corde, un E coulant que mon père avait fini par me montrer en cachette de ma mère. Avant ça j’avais dessiné plein de DC avec un E coulant que je faisais en grattant du charbon sur la feuille. Après je crachais dessus et je penchais la feuille. J’avais essayé avec de l’eau, mais ça coulait trop vite et c’était pas joli, même que, d’après mon père, ça ne ressemblait à rien.
Des dessins j’en avais fait tout plein d’autres que j’avais montrés à mes parents : des G, des AB, des BB, un AV, un D sous son D recevant le B turc et buvant du T, un E normal et tout sec, un E coulant sans DCD, un I qui était celui du G, un K avec des plumes sur la tête que Julie m’avait cueillies sur la queue du G, et plein d’autres que j’avais donnés à Julie.
Le soir j’avais entendu mes parents dire qu’à faire des dessins avec des lettres j’étais quand même bien un peu bizarre.

— Il serait pas un peu bizarre, le fiston ?
— Tu as déjà vu des chats faire des chiens ?

Puis il y avait eu d’autres DC qui avaient rendu tout le monde triste, moi pareil, dans ma tête et dessus avec les yeux qui brûlent, parce que la grand-mère de Julie avait décédé aussi, et que les gâteaux qu’elle nous faisait au goûter c’était fini, et si ça se trouve, même les goûters avec Julie. Je n’avais rien pu prendre de son chagrin jusqu’à ce que je lui dessine en vrai sa grand-mère morte allongée comme je l’avais vue sur son lit. Elle m’avait dit trouver drôlement joli mon dessin de sa mémé morte. J’y avais mis un gâteau marbré comme ceux qu’elle nous faisait. Après elle s’était jetée à mon cou et on avait ri tous les deux en piochant dans le gâteau.
« Ça m’a fait partir du chagrin, ton dessin » m’avait-elle dit. Je lui avais répondu qu’à moi aussi, de mon chagrin rien qu’à moi et du sien aussi.

Alors, et parce que je savais que ça faisait du bien, j’avais sorti toutes les images restées dans la cage de ma tête et je les avais dessinées sur des feuilles. Le boucher pendu au bout de sa corde, l’abbé dans sa vilaine soutane, l’enterrement du boucher avec sa femme qui faisait semblant de pleurer, les geais tout contents de pouvoir voler, la maîtresse en train de tracer un A majestueux au tableau et Julie en larmes, plus tant d’autres. Finies les DS NRV, remisés les HA et le HI, oubliées la N et la GN, au placard les DCHV.
C’est mes parents qui vont être contents, m’étais-je dit, surtout qu’ils ont l’air un peu triste.

« C’est quoi ces horreurs» m’avait dit ma mère en les voyant. « Je veux plus te voir dessiner ces bêtises » avait renchéri mon père.

Le soir j’avais entendu mes parents se dire que leur enfant était peut-être bien un peu dérangé..

— Il serait pas un peu dérangé, ton gamin ?
— Et le tien, alors ? Mais je suis bien d’accord, depuis que la grand-mère de la petite est partie, il tourne pas rond, et c’est quand même pas bien normal qu’il ne soit pas plus malheureux que ça. Tout comme la petite, d’ailleurs.
— Et si on l’envoyait voir un docteur ?

Leur gamin ! comme ils disaient. Je ne savais même pas qu’ils en avaient un chacun.
Dérangé, je ne savais pas ce que ça voulait dire dans la tête de mes parents. Si encore ils l’avaient dessiné.
Mais ça ne me disait rien qui vaille, surtout le docteur.
Alors j’avais demandé aux images des décédés, aux geais avec leurs plumes d’incas, aux bébés noirs, à l’abbé, au boucher et à tous les autres dessins de revenir dans ma tête, là où ils étaient tranquilles et à l’abri, comme avant.
Aussi, et au lieu de faire des dessins qui représentaient ce que j’avais dans la tête et qui pourtant nous avaient fait tant de bien à Julie et à moi, j’avais décidé une fois pour toutes de ne plus dessiner que de jolies lettres qui ne dévoileraient leur secret qu’à Julie et à moi.

Cœur et main affermis j’avais mille fois tracé toutes les lettres de l’alphabet, en avait étudié la forme, le caractère, la puissance d’évocation. Si les Times, Baskerville Arrus, Bodoni, Caslon, Century, Chablis, Garamond, Shirley et tant d’autres polices m’avaient livré leurs secrets, mes dessins, eux, n’en livraient aucun et ne risquaient pas de déclencher le moindre émoi. Ils étaient certes beaux, mais d’une froideur implacable, et les thèmes visités étaient d’une rare indigence, ce qui me faisait regretter de n’être pas né chinois ou japonais.

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Et voilà que m’était venu ce désir de vouloir dessiner un nu. Pas n’importe lequel, vous l’aurez compris.
Et surtout pas avec un quelconque modèle.

dessin de nu

le nu que j'ai dessiné (il est mieux en vrai)

Alors je m’y suis mis calmement, j’ai pris tout mon temps, j’ai laissé déferler les souvenirs et laissé faire mes doigts en m’inspirant de la statuaire grecque.

Lorsque j’ai eu fini, Julie est venue à mes côtés, m’a pris la main, a regardé intensément le dessin.
Elle a dit « C’est drôlement beau et joli »
« Il ne pouvait pas en être autrement » lui ai-je répondu.
Puis elle est partie, laissant un effluve de mandarine.

 

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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