Best-seller

Et merde, merde, merde. Voilà ce qui m’apprendra à tergiverser, atermoiemer, dilettanter le diable, attentister, échappatoirer, faux-fuyanter, manoeuvrer dilatoirement, temporiser, tatouiner, valser-hésitationner, versatiliser, branler glandouillement, indécisionner, bref procrastiner.

J’ai passé une pléthore de secondes, un débordement de minutes, une débauche d’heures nocturnes et de jours diurnes, une foison de mois, un paquet d’années, en fait toute une vie ou pas loin –n’ayant qu’une vague idée de l’instant de son achèvement, de toute façon annoncé– crayon en main, tasse de café dans l’autre et clope tenu entre les doigts de céramique d’un cendrier de même matière commandé à un pote potier… j’ai passé, disais-je, un temps certes fini, mais qui m’a paru infini, à écrire, relire, reprendre, corriger, fignoler un roman auquel j’ai mis la dernière touche cette nuit du 31 mars, à exactement 23h59 et quelques secondes, et plutôt que de m’en aller le glisser dans une enveloppe kraft à bulles sur laquelle j’aurais préalablement et consciencieusement noté l’adresse du detinataire –mon éditeur–, avant que de l’aller poster dans la boîte la plus proche une fois dûment timbrée, je suis allé me glisser entre les draps quelque peu défraîchis d’un lit, qu’après tout, j’estimais largement mériter.

Et que vois-je en me levant céans en cette heure quasi matinale d’onze heures, gisant épars sur le parquet flottant posé par un pote bricoleur qui m’avait fait remarquer qu’un cendrier se prête davantage au rôle qui lui est habituellement dévolu qu’une moquette dont la matière synthétique le doit plus à l’exploitation des champs pétrolifères qu’à celle de produits naturels issus du règne végétal… que vois-je ? Mes feuillets. En vrac.

C’est quoi ce bordel ? me dis-je à voix suffisamment haute pour bien ouïr ce que je dis, en espérant ne pas l’entendre, ce qui me laisserait espérer qu’il ne s’agirait là que d’un mauvais rêve. Sans obtenir la moindre réponse, la seule chose qui me semble logique en cet instant.

Alors que je me baisse pour ramasser mes Feuilles d’automne (c’est le titre de mon roman), j’entends un crissement presque imperceptible, proche de ce bruit que font les ciseaux d’un figaro lorsqu’ils cisaillent une touffe de cheveux. Puis comme un bruit de pas, ceux que ferait un mille-pattes chaussé de charentaises usées jusqu’à la corde. Donc plutôt des espadrilles. Un bruit fugace, comme l’est aussi l’infime mouvement de glissement qu’effectue une des feuilles sur une distance que mon oeil averti qui en vaut largement deux évalue à tout juste un demi millimètre. Puis plus rien, sauf le silence, lourd. On a beau être borgne, on n’en est pas aveugle pour autant, et borgne ne le suis point, mon seul vrai handicap, d’ailleurs surmonté, procéde d’une perte d’audition de mon oreille gauche, ce qui n’empêche en rien une excellente acuité de mon demi appareil auditif. Mi surdité, qui m’a rendu borgne de l’ouie, mais à laquelle je n’ai pas voulu entendre les explications données par quelques médecins, les trouvant peu convaincantes.

Alors que je saisis la première feuille j’y vois rouler de minuscules quenelles blanc sale mélangées à ce qui ressemble à des crottes de nez, pareilles à celles qu’on récolte après ces ménages de fin d’hiver dans un logement chauffé au feu de bois ou de charbon. Je me chauffe au bois, je sais de quoi je parle, et lorsque l’inspiration me manque, il n’est pas rare que, lâchant la proie du café pour l’ombre d’une narine, mes doigts aillent cureter l’une ou l’autre de mes fosses nasales pour en extraire un fruit qu’une fois sorti de la mine ils roulent à loisir jusqu’à l’en débarrasser de l’excès d’humidité qui en ferait un mauvais projectile.
Bizarre, ta moquette, comme elle est mouchetée, m’avait dit le copain quand il l’avait arrachée.

Ce ne sont pas de vraies quenelles de gomme. Ça n’en a pas le toucher. C’est très légèrement poisseux, et en frottant l’une d’elles entre le pouce et l’index, une trace blanchâtre se dépose sur la peau, semblable à de la peinture. Mais ça n’est pas de la peinture. Un mélange de poussière de papier et de peinture ? Non, mais pas loin. C’est à l’odeur que je reconnais : du Correctyl. Ce machin blanc qu’on utilise pour faire une correction et qui fait plus de dégâts que de réparations. Du Correctyl, c’est ça. Mélangé à de fines particules de papier. J’en avais passé quelques centilitres à l’époque où je fabriquais des faux papiers pour quelques trafiquants qui m’avaient payé en monnaie de singe jusqu’à ce que j’arrête cette activité après les avoir fait arrêter par les gorilles d’un ami sous-préfet que j’avais pressé d’intervenir s’il voulait éviter des ennuis. Je peux le dire aujourd’hui : c’est grâce aux papiers que je lui avais bidouillés qu’il avait été nommé dans notre tranquille petite sous-préfecture. La loupe me confirme mon identification, mais ce que je prenais pour de simples mucus desséchés s’avère être tout autre chose qui me laisse autant pantois que confondu.

Soit je délire, ce qui ne m’étonnerait pas plus que ça, soit j’ai de la fièvre, soit je viens de faire un avécé –heureusement en privé, et non pas public–, soit je me raconte des histoires à dormir debout : mes supposées crottes de nez sont des homoncules. Pas des homoncules à proprement parler, car ils sont apparemment inanimés, mais des semblants de cadavres de quasi homoncules d’une taille de quelques millimètres, quatre ou cinq à tout casser. Des gros, des maigres, des souples que la mort aurait roidis. Certains semblent être repliés en chien de fusil, d’autres sont raides comme un i, d’autres encore sont l’un dans l’autre enchevêtrés dans des postures qui frisent l’indécense, voire la pire obscénité. Je n’en reviens pas, aussi m’en vais-je quérir une loupe nettement plus puissante qui me permette d’en avoir le coeur un peu plus net sur mon état mental et sur l’objet de ma perplexité. Car après tout, peut-être me racontè-je des sornettes.

C’est en posant la feuille sur mon bureau que quelque chose me fait vite dire que oui, j’ai perdu la tête, puis que non, mon oreille et mes yeux ayant bel et bien entendu ou vu ce qu’ils ont ouï et aperçu. Je me suis assis, ai respiré un grand coup, me suis calmé puis ai lu à haute voix les premières lignes de cette première feuille qui n’est autre que la lettre d’accompagnement du manuscrit adressée à mon éditeur.

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Ducon,
J’ai fini de scribouiller ce livre censé, d’après toi, être le futur grand best-seller, que dis-je, Le best-seller du siècle. Dans la mesure où tu ne lis jamais les manuscrits qui te sont adressés ou, si tu les lis, tu n’y comprends rien car tu es aussi nul et con que les auteurs que tu édites, je n’en ai rien à foutre de t’adresser mon écrit dans lequel, pour enfin être honnête avec moi-même et avec un lectorat de qualité, j’ai changé un maximum de choses par rapport à la dernière épreuve que je t’avais adressée, je me demande pourquoi. Bien sûr, j’ai réinséré les passages que tu avais sabrés, les seuls qui aient du sens, mais auxquels tu n’avais de toute évidence rien compris, comme tu ne comprends pas que la culture est un jardin. Et j’ai viré ceux putassiers, je veux dire marchands.
Du roman grand public débile que tu attendais, sous prétexte que le grand public est stupide et qu’il n’y a que ça qui marche, j’ai fait un roman tout simple sur la relation entre les gens où, et je n’en suis nullement désolé, il n’y a ni cul, ni trash, ni autres recettes qui permettent de faire un tabac.
Bien inspiré de ne pas avoir posté le bouquin, je suis enchanté de t’adresser cette lettre qui n’attend, bien évidemment, aucune réponse. Si malgré tout l’idée saugrenue te viendrait de me répondre, ton courrier se retrouverait sitôt à la poubelle.
Je te salue irrespectueusement, réservant mon respect à ceux qui sont respectables.

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Sur le cul ! J’en suis sur le cul, tout retourné.
Ma lettre n’a rien à voir avec ce que j’avais laborieusement écrit. Les écrits faux-cul sont laborieux. Le mensonge use et fatigue, et Dieu sait si sa rédaction m’avait pris la tête.
Je ne vais pas reproduire ici ma lettre originelle, car chacun se doutera de ce à quoi elle pouvait ressembler, teintée d’emphase, imbibée de prudence, nuancée de réserve mais aussi pleine d’espoirs temporisés, le tout sur un ton emprunté aux meilleurs diplomates qui, doutant de tout, font semblant de ne douter de rien tout en montrant leur ouverture à ce type de fermeté qui n’exclue pas une possible fermeture, avec une tactique et une stratégie d’une maladresse à pleurer.

Un gros pâté sous ma signature termine la lettre. Je suis soigneux, l’ai toujours été, et cette horreur ne peut provenir d’une quelconque maladresse de ma part. Si ce que je vois n’est pas l’œuvre de mon imagination, c’est celle du diable ou de je ne sais quelle méchante entité. Alors que je laisse mon regard revenir sur la page après avoir un instant levé les yeux au ciel pour y puiser quelque éclairage, j’y repère un vilain trait noir en bas de page, apparemment tracé avec précipitation.
C’est quoi cette histoire ? marmonnai-je dubitatif. Un coup de loupe révèlateur me laisse coi de stupeur. Vite écrit, mal écrit d’une main autant invisible que malhabile s’étale une formule pour le moins sybilline : approuvé par le C.E., auréolé d’un autre pâté vaguement circulaire. Il me faut écarquiller les yeux pour découvrir l’inscription qu’un tampon grossier a imprimé : Comité d’Éthique – SMH le 01/04/2011. Pas de quenelles, seulement quelques chiures que j’évacue en soufflant. Elles débaroulent par terre sans le moindre bruit. Normal : elles ont atterri sur un petit morceau de pomme de terre qu’elles ont moucheté et que j’identifie comme étant le tampon dont je n’ai aucune idée quant à celui qui l’a gravé et utilisé, et pour quelle raison. Au moment précis où ma main s’apprête à le ramasser, je vois quelques mouchetures se déplacer vivement puis disparaître.

Deux années auparavant, alors que j’étais sur le point d’expédier à mon éditeur deux romans de gare qui ne connurent d’ailleurs qu’un succès relatif malgré leur titre alléchant illustrant à merveille leur contenu tout aussi alléchant –Gare aux gares et Les émois d’un voyageur à la vie duraille– j’avais été victime d’un cambriolage sans doute fomenté par un auteur jaloux en mal d’inspiration. Cet imbécile était reparti avec une épaisse chemise bourrée de paperasse administrative, que j’avais par mégarde étiquetée Manuscrits. Le dossier étiqueté Administratif avait échoué chez mon éditeur qui n’avait rien trouvé de mieux que de me le renvoyer, sans même prendre la peine d’y jeter un oeil voyeur, preuve d’un manque total de curiosité.
La rançon du succès, m’avait dit mon pote bricoleur qui m’avait posé une porte blindée, une caméra vidéo de surveillance et installé une alarme dernier cri dont les hurlements lors des essais m’avaient valu ce sénestre handicap auditif évoqué précédemment.
Et croyez-moi autant que moi-même je me crois, jamais je n’ai omis une seule fois de mettre sous tension le système d’alarme. Pas plus cette nuit qu’une autre. Une seule fois je m’étais autorisé à ne pas mettre l’alarme en fonction, par jeu certes puéril, mais sans risque, les jours précédents ayant été d’une stérilité créatrice à toute épreuve. Un voleur n’aurait trouvé que quelques feuillets à peine déflorés et deux trois rames vierges qu’aucune encre ni sueur n’auraient ne serait-ce qu’effleurées. Je n’avais d’ailleurs pas fermé l’oeil de la nuit et m’étais attaché à ne dormir que sur le côté gauche, moyen on ne peut plus efficace pour éviter de dormir sur ses deux oreilles.

Mais cette nuit du 31 mars au 1e avril, personne n’a pénétré chez moi, j’ai dormi profondément –trop ?– et me suis réveillé en forme. En forme jusqu’à ce que…
En relisant la lettre, je me rends compte que je n’en avais pas réellement saisi tout le sens. Un paragraphe, en particulier, me fait craindre le pire :

[…]j’ai changé un maximum de choses par rapport à la dernière épreuve que je t’avais adressée […]. Bien sûr, j’ai réinséré les passages que tu avais sabrés […] Et j’ai viré ceux  putassiers, je veux dire marchands.

Vite, parcourir le manuscrit pour voir les dégâts. Ce que la lettre annonce n’est pas lettre morte, car en apparence peu de choses ont changé, mais suffisamment pour que le fond n’ait plus rien à voir avec ce qu’attend mon éditeur : pour le best-seller grand public gnangnou, celui qui adore les histoires à l’eau de rose, le sang, les clichés, les histoires idiotes à dormir debout qui ne tiennent pas la route, bref tout ce qui fait un mauvais livre qui se vend bien, c’est râpé. Cependant ce que je découvre ligne après ligne me remplit d’un quelque chose que je n’ai pas connu depuis longtemps, que j’ai du mal à identifier, un quelque chose qui… qui me remplit.

Le petit déjeuner est passé à l’as. Je me fais un café vite fait pour tromper ce qui se manifeste au creux de mon estomac. La vidéo ! clame subitement mon inconscient qui a dû faire le lien entre l’image de ma tronche que lui renvoie en miroir le bol de café et la caméra de surveillance qui tourne chaque nuit sans relâche.
Mon pote de la bricole est loin d’être un vulgaire bricoleur du dimanche. Ingénieur en vidéothique il est bardé de diplôme, dont le CAP de charcutier qui lui avait permis de trouver un emploi dans un bouiboui du Tüpötegrathai où j’avais lié vague amitié avec le patron, un anarchiste de première en mal de révolution qui avait eu besoin d’un bras droit, autrement dit un exécuteur de basses oeuvres pour la société (secrète) de nettoyage qu’il avait montée et dont le but était de descendre les dictateurs locaux. Chacun comprendra aisément ce que cachait en fait ce CAP de charcutier, une couverture sans la moindre trace de mohair. Bébert –mon pote dont je n’ai plus besoin de taire le nom tant j’en ai déjà dit, que Dieu et lui me pardonnent–, à force d’installer des réseaux de surveillance vidéo dans les régimes dictatoriaux du coin était devenu une sacrée pointure dans ce domaine particulier de l’espionnage. Les flicaillons du coin s’accrochant de plus en plus à ses basques (il avait aussi donné un coup de main aux indépendantistes de l’Iparretarrak) Bébert avait pris le parti de se la jouer Arlésienne non sans avoir récupéré un tas de matériel d’une telle sophistication et discrétion qu’il avait pu passer sans être inquiété les postes frontières du Tüpötegrathai, du Yakmoakiconte et des autres joyeusetés. C’est une partie de ce matériel high tech qu’il a installé chez moi : micro-caméra vidéo, micro-micro, micro-ordinateur plus une batterie d’écrans au cas où l’alimentation électrique du principal serait coupée suite à une grève, à un tremblement de terre ou à à un défaut de réglement de facture. Ce qui m’était déjà arrivé, consécutivement à l’insuccés de mes deux derniers bouquins.

Je m’installe dans la petite pièce secrète à laquelle je ne peux accéder qu’avec un mot de passe que j’ai pris soin de noter au feutre indélébile sous une lame de parquet (je l’avais bêtement collée, comme je m’en étais rendu compte la première fois où j’avais oublié le mot de passe), me carre les fesses dans un Egg, ce fauteuil légendaire hérité d’une poule avec qui j’avais vécu un temps comme un coq en pâte, et j’attends, les yeux fixés sur l’écran. Rien n’échappe à la caméra infra-rouge couplée à une autre ultra-violet à laquelle mon pote a adjoint un système ultra-bright imparable. Si on ne voit rien, c’est que rien ne se passe. Et c’est ce qui se passe dans un premier temps qui ne dure que le temps qu’il me faut pour comprendre que je n’ai pas allumé la bécane. Que je mets en marche, et zou ! c’est parti.

Raconter de A à Z ce qui défile sur l’écran ne ferait que mettre à mal mon fond de commerce, mais pour qui le souhaiterait, une copie sur CD est disponible, moyennant paiement (modalités sur demande). Mais voilà, pour l’essentiel.
Un groupe de ce que je prends pour des fourmis escalade la table, en atteint le sommet par un rétablissement digne des meilleurs alpinistes. En deux temps trois mouvements les feuillets sont étalés, soulevés, épluchés –lus, mais aussi rapidement grattés, comme le sont les rattes de la ménagère lorsque ça la démange de se faire une poêlée de délicieuses patates nouvelles. Mais rapidement, se rendant compte de l’ampleur de l’ouvrage, la petite troupe balance tout à même le sol où le gros de la troupe s’active immédiatement.

Zoom. En guise de fourmis, ce sont de minuscules homoncules de quelques millimètres, ce que je savais. Un triumvirat semble commander la troupe répartie en sections elles-mêmes divisées en escouades. Ça abrase le papier, ça le pêle, ça gomme des caractères, ça efface des mots, ça supprime des phrases ou des bouts de paragraphes. Une escouade évacue les quenelles, pendant qu’une autre remplit les glyphes que le travail de terrassement a causés, puis qu’une troisième passe un enduit blanc sur lequel une quatrième pose une couche de colle repositionnable, de celles qu’on utilise pour élaborer une maquette de magazine.
Un travail de Titans que je n’aurais pu voir sans le zoom. Plusieurs sections stationnées en marges attendent je ne sais quoi, jusqu’au moment où des chefs leur intiment l’ordre d’aller prendre position sur telle ou telle autre ligne, en tel ou tel autre place. Je force le zoom, et ce que je vois alors me laisse sans voix, bras ballants : les sections en lesquelles je n’avais vu que d’insignifiants homoncules de troupe s’avèrent être des acrobates et des danseurs peu ordinaires. Grâce à une chorégraphie hors pair, les voilà devenir qui un i, qui un g, qui un q, un e dans l’o, un A majuscule, un p gras, un r italique… qui s’assemblent, de désassemblent, cherchent leur place puis la trouvent pour remplir les espaces mis à nus par les équipes précédentes. Ils s’y installent alors en exerçant un mouvement de friction sur la surface collante formant ainsi de nouveaux mots, de nouvelles phrases, de nouveaux paragraphes… un texte autre que celui initial.

La vidéo dure des heures pendant lesquelles je lis ce que j’aurais toujours dû écrire, comme je sus le faire avec joie et bonheur par le passé, plutôt que ces billevesées censées remplir mon compte en banque dans le seul but de m’offrir je ne sais quel vulgaire bien de consommation, quelle stupide gaudriole, quelle vaine satisfaction d’un instant, qui jamais ne rassasient.
Des heures et des heures que je scrute l’écran à voir mon écrit se recomposer, lui qui fut l’illustration même d’une décomposition avancée. Corrections ou omissions ? quelques rares mouvements animent un mot par ci, un mot par là, puis chaque danseur ayant finalement trouvé sa place, le jeu se calme, les caractères s’immobilisent et chacun s’endort, satisfait, collé à sa juste place.
Son cachet apposé en bas de ma lettre, ne restera plus au triumvirat qu’à faire remettre de l’ordre et à faire procéder à la retraite. Les trois généraux en sont à parachever l’ouvrage lorsque, branle-bas de combat, quelque chose de bruyant et d’énorme entre dans la pièce. Ils n’ont que le temps de bâcler leur tampon et d’évacuer le terrain, laissant sur place les quelques retardataires que je prendrai pour des crottes de nez.

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J’ai débranché le bastringue, arraché la caméra, viré l’ordinateur et tout balancé par la fenêtre. J’ai quitté l’appartement en laissant la porte ouverte.

— Un grand crème et deux croissants, s’il te plaît.
— Ah on les voit les bosseurs. T’as vu l’heure ?

Les escaliers grimpés quatre à quatre je vais à la fenêtre restée ouverte. J’enlève ma montre, la balance sur le trottoir où elle éclate en mille morceaux, puis je redescends tranquillement. Il fait beau, il fait doux, les bourgeons éclatent. Je flâne. Me vient une chanson de Fugain que je me surprends à chantonner : C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance…, qui, très vite, en appelle une autre que je me mets à chanter à tue-tête :

« Le printemps est arrivé, sors de ta maison
Le printemps est arrivé, la belle saison !
L’amour et la joie sont revenus chez toi
Vive la vie et vive le vent, vive les filles en tablier blanc !
Vive la vie et vive le vent et vive le printemps !
Dépêche-toi, dépêche-toi, ne perds pas de temps
Taille ton arbre et sème ton champ, gagne ton pain blanc
L’hirondelle et la fauvette, c’est la forêt qui me l’a dit
L’hirondelle et la fauvette, ont déjà fait leur nid
Y a le printemps qui te réveille, t’as le bonjour du printemps
Y a le printemps qui t’ensoleille, oh, le coquin de printemps […]»

Michel Fugain

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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