Vie chère, mouise, marché et humanité

Cinq fruits et légumes par jour, qu’ils disent à la téèseffe, dans le poste si vous préférez, les cons ! Surtout bourrés de pesticides et d’autres machins qui trucident.
Dix-huit euros en poche, on va pas aller bien loin, avec ça, que la vie est devenue bien chère, je vous le fais pas dire.

Marché. Les bio, ils ont rien inventé, et les petits producteurs chez qui je vais, leur seule chimie c’est l’huile de coude et les bestiaux. Deux livres de carottes, ça nous en fait six belles. Des choux de Bruxelles, qu’on trouvera bien une queue de cochon pour y donner du goût, que ça fera la soupe de demain. Celle de ce soir c’est des vermicelles mélangés avec des lettres qu’avec Germaine on se fait comme un scrabe, pardon un scrabeul, comme elle me reprend. C’est comme tu veux, je lui rétorque, mais ça change rien au fait que celui de nous deux qu’a le plus d’instruction c’est pas celle qui le croit. Après on a pris un bon kilo de topinambours chez Fernand, le fils du Julot qui tient le banc des oeufs et de la volaille à côté de lui. Qui fait aussi un peu dans le cochon. Fernand il s’y connaît en topinambour que sans lui il y a belle lurette que ma Germaine serait allée voir ailleurs si ça sentait meilleur. Plus t’y fait cuire à l’eau, plus ça te fait flatuler, cette saloperie. Il m’avait appris. Tu te les coupes en rondelles, tu les fais rissoler gentil, c’est tout. Un peu de poivre et c’est tout. À l’eau c’est p’têt plus délicat, mais vaut mieux y mettre à cuire avec une bonne branche de céleri, Une noisette de beurre dans l’assiette et c’est tout. Sinon, boum et  Bopal ! C’est tout ? que je lui avais dit pour l’emmouscailler. Sinon, il avait repris, tu le manges en crudités, avec deux fois rien de betterave rouge, surtout pas cuite, ça perd tout son bon goût de terre. Une petite vinaigrette mais attention, pas cette saloperie de vinaigre qu’on se demande c’que c’est, le balsamique qu’est plein de saloperies si c’est pas du vrai. Une petite vinaigrette. Mais re-attention, l’huile d’un côté, le vinaigre élevé sous la mère de l’autre, un coup de poivre et c’est tout.
Les patates, il en tient pas. Alors on les prend chez Momo, le p’tit algérien qui fait toujours rigoler Germaine à faire le zouave. Hé, madame Germaine, il lui dit à chaque fois, tu es belle comme la plus belle fleur d’hélianthe. Si ton homme il te veut plus, tu me le dis. Elle est est trop belle ta femme, il rajoute en me faisant un clin d’oeil. Trois kilos, j’en prends, les patates. Y’a pas mieux pour se nourrir en santé.
Traîne pas, me dit Germaine en s’en retournant chez nous faire cuire les pommes de terre, des petites rates glissées dans son filet, que rien qu’à les voir ça te fait frémir les naseaux et te remets en phase.

Carottes, choux de Bruxelles, topinambours. Les patates, c’est fait. La queue de cochon plus quelques oeufs, ça fera l’affaire. Julot y pourvoira. Je trouverai un bouquet de kosbore que ça serait pas plus mal. Momo il s’était écroulé de rire quand je lui avais dit que j’en mettais avec la queue de cochon. Queue de cochon, choux de Bruxelles, un chouïa de kosbore, la coriandre comme on dit ici. Tu vois Momo, ça c’est de l‘oeucuménisme grand angle.
Pas trop lourd le caba, mais mine de rien, passés les soixante-dix automnes, ça a vite fait de peser son poids.

À deux pas du banc de Julot, j’ai donné la moitié des carottes à une crève la faim. Je n’avais plus un seul fifrelin sur moi. Je l’ai dit, la vie est devenue chère et les prix vont bon train. De l’express on est passé au rapide et à l’allure où ça va, le Tégévé sera bientôt la référence sur tous les marchés, gare ou pas. Elle les a prises et vite cachées sous ses nippes, que son homme les voit pas. Plus loin, dans l’allée des fruitiers, une autre pauvresse a hérité de la moitié de mes choux de Bruxelles. Et tant qu’à faire, je lui ai refilé la queue de cochon, plus comment y préparer à cause de ses yeux comme deux ronds de flan quand elle a vu l’appendice caudal. Ce-i asta ? elle m’a demandé sans que j’ai eu besoin de causer sa langue pour comprendre. Coada de un porc. Este bine în supă lui a répondu un bonhomme efflanqué, moustaches, chapeau en feutre luisant de graisse. Le tourisme change de visages, ces temps-ci. Copiii sunt foame. Mulţumesc a répondu la femme, fichu sur la tête et vieilles savates aux pieds.

De fil en aiguille et sans me rendre compte que mon caba s’allégeait au long des travées, je l’ai retrouvé vide. C’était cousu de fil blanc. Germaine allait encore me faire un des ces tintouins ! Mouais, mouais, tu s’rais t-y pas passé par chez le bistro du Lucien ? Des dix-huit euros pour remplir le cabas, gage de quelques menus repas et assurance de la paix du ménage, il ne restait rien. Des deux colonnes pertes et profit, seule la première était remplie.
Se poser le cul quelque part est la première chose à faire si on veut réfléchir. Comme quoi il y a une relation entre les idées et le popotin. Ce que je fais, tête entre les mains, le caba vide à mes pieds suggérant des « si c’est pas malheureux » – « c’est quand même pas le travail qui manque » – « à condition de ne pas être fainéant » – « y’a vraiment des coups de pieds dans le cul qui se perdent » – « c’est pas un spectacle pour les enfants » – « et c’est nous qu’on y paie ! »… plus d’autres commentaires tout aussi amènes et délicieux que persiflent entre leurs lèvres scellées de fiel quelques bien pensants. Qui savent pas ce que c’est que d’avoir la panse vide.

Ainsi soit-il, basta, merde et tant pis ! Tout est perdu, fors les patates, et c’est déjà pas rien. Le temps de relever la tête et de me lever le cul, la miséreuse légataire de mes modestes carottes m’en glisse deux dans le cabas en m’adressant un sourire édenté autant qu’entendu. Ces sourires discrets moins sonores que le bruit d’une charentaise sur une moquette. Le temps de me remettre en branle, quelques choux de Bruxelles regagnent mon escarcelle de raphia. Face à ces gestes qui balaient d’un coup les petites avanies que m’ont balancé les gens bien comme il faut, mon bref sentiment de gêne honteuse ne tient pas. On est sauvé : gentillesse, humanité et dignité sont encore de ce monde.

Les patates doivent être cuites, à c’t’heure.
Tu cours où ? me claironne Momo, un verre de thé à la main. Qu’il me tend. Je t’ai mis des invendus de côté. Blettes, salade, plus poireau un peu limite. Pas traités, ça tient pas, alors…. Ça te fera tes cinq légumes obligatoires, qu’il rajoute en se bidonnant. Plus quelques fruits tout pareil.
Le temps de siffler pas loin d’un litre de thé, je lui raconte.
Inch Allah ! il me dit. Un prêté pour un rendu, comme vous dites. Un prêté pour deux, je lui réponds.

Je n’ai pas fait dix pas après l’avoir laissé à son étal qu’il me court après. Pour ta Germaine, qu’il me dit heureux, en me collant entre les bras un énorme tournesol flamboyant. Qui m’oblige à poser le cabas.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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