Joli mai et doux printemps

C’est le joli mai, le doux printemps. Les oiseaux font leur tintamarre, les balles sifflent un air joyeux avant d’exploser sourdement, flatch. Les gorges râlent la douleur puis les cris se perdent sous quelques pelletées de terre vite jetée, honte. Rose, violine, rouge… les fleurs s’épanouissent dans les arbres et sur les poitrines d’où se retire la vie. Une douce brise gonfle les voiles des jolis bateaux qui s’en vont croiser d’île en île. C’est bien joli Lampedusa.
Tout reverdit, surtout s’il y a de l’eau, mais la peur n’en a pas besoin pour s’inscrire en vert sur la face des hommes, transis.

Les enfants jouent, comme toujours. Ils jouent à la guerre, le jeu auquel on a droit, obligé. Puis il est tellement à la mode. Les enfants rient comme ces autres enfants malades dans les hôpitaux, qui jouent les bravaches. Ils rient pour ne pas pleurer, pleurer pour de telles bêtises, ça n’est pas de leur âge. Il n’ont plus d’âge, pas celui de l’enfance.

Le soir sous les platanes le thé coule, à la menthe. Il est doux et sucré, comme la vie lorsqu’elle est douce et sucrée. Pareil qu’avant, il y a très très longtemps, si longtemps qu’on en a fait une bien belle fable pour les petits et un conte pour les grands qui sentent bien qu’ils s’en sont encore laissé conter.

Dans les villas modernes des grands du monde on prie les saints qui copulent avec le diable pour que dieu continue à leur maintenir leurs privilèges. Bible, Coran ou Table des Lois humaines en main, que les princes ont dictées, on s’y réfère, on cite, on martèle, on ordonne, on enferme, on commandite, on fait assassiner pour que les mains tachées de sang ne maculent pas les livres et que les nectars ambrés versés dans les verres de cristal continuent à projeter de tendres étoiles d’or sur les cours drapées de ténèbres.

Les sauterelles s’amusent, se moquent, d’avance se régalent. Des nuées de criquets se préparent. On cultive le feu, on laboure des cadavres, on ensemence la mort. Les champs sont jaunes, les champs sont ternes, tant de vies s’évaporent.
Dans les rues, voile ou pas, on marche à pas feutrés. Les pas qui claquent sont dangereux. On se tait. On court aussi, très vite, jamais assez pour éviter le gourdin, la lame, la balle qui fracasserait le crâne, jusqu’à l’obus des rutilantes machines de guerre. Les chars qu’on a sortis dès le temps du carnaval, on les a décorés aux emblèmes de la force, aux emblèmes des chefs.

On fait front, on lave l’affront. Les effrontés seront punis. Qu’on les pende, qu’on leur coupe l’eau, qu’on leur coupe le courant, qu’on leur coupe la langue, leur langue de révolte, leur langue de pauvres, leur langue d’affamés. Qui deviendra langue de silence. Qu’on leur fasse payer nos abus et nos rapines, nos actes dévoyés.
On a balayé la place des glycines, on l’a lavée de ses fleurs que la colère a éparpillées. Elles se dessèchent jetées au sol, blessées par tant de vindicte et de haine.
C’est tout comme un été. On s’embrasse, on rêve, on espère, on s’illusionne, on suit les enchères puis tout s’embrase. Le soleil rend aveugle, le vent déchire les voiles, les nefs sombrent tandis que se noient les âmes, sur l’autre bord de la Méditérranée, au septentrion.
Ailleurs partout on retient son souffle, on croise les doigts, on touche du bois pour que le gentil petit confort si important qu’on a mis tant de temps à gagner à la sueur du front d’autrui ne s’envole pas comme fétus de paille dans la tourmente. On s’endort, mollement, conscience tranquille –laquelle ? Las, que d’angoisses et incertitudes pour rien chez ceux-là, que d’illusions avortées pour ceux-ci, mais rien ne change, rien ne changera : les saisons poursuivent leur cours.

C’est le joli mai, le doux printemps. Et que certains cessent de respirer, d’aimer, de haïr, d’être aimés ou détestés au point d’être déclarés de trop n’y change rien. Il fait beau, c’est l’essentiel, même si le blé ne donnera rien cette année. Ni les suivantes. On aura le ventre vide, jusqu’à la révolte.
Peut-être récoltera-t-on suffisamment de douilles pour en faire des urnes funéraires ?

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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