On nous cache tout, surtout à moi

On nous cache tout, surtout à moi, et pourtant Dieu sait si je suis loin d’être parano. Il est d’ailleurs le seul à le savoir. Mon psy ? Il ne sait rien de moi, occupé qu’il est, lors des entretiens –ça veut dire que je l’entretiens ; quel couillon je fais !– à gribouiller sur son carnet en prenant des airs très entendus, du genre de ces tubes qui envahissent les ondes au point qu’on n’entend plus les sirènes. Et on fait quoi s’il y a une alerte à je ne sais quoi ou à quelque chose de pire ?
On me cache tout, comme le fait qu’hier on était le 8 juin. Hier où, comme par enchantement ma pendule électrique pourtant âprement négociée auprès du meilleur fournisseur avait rendu l’âme. Ma mémoire étant défaillante, impossible de me rappeler quel jour on était le jour précédent. C’est en achetant le journal du 9 du même mois que j’ai compris que la veille on était le 8. Je dis on pour m’éviter de m’impliquer personnellement dans des histoires de dates, on ne sait jamais à quoi on s’expose avec des historiens tatillons.

Et qu’apprends-je en lisant le journal ? Qu’hier, à l’heure sombre des naufrages, Mahomet Mehomat, descendant de Hâshmi, prince des Qurshitayes, gouverneur de La Quem et intendant de la Ba`ka  s’en est allé, sans autre forme de procés et sans qu’aucun membre de sa famille, sans qu’aucun ami, sans qu’aucun disciple ne m’envoie le moindre SMS pour me faire part de son envol vers des cieux plus cléments que le lac du même nom. Je ne parle même pas de l’imam, copain comme cochon avec mon psy, comme me l’a appris un agent des services extérieurs du renseignement opérationnel qui travaille pour le gouvernement. Lequel ? Je ne sais, et peut-être vaut-il mieux que je l’ignore, comme me l’a conseillé en aparté un agent des services intérieurs de la sécurité dont la prudence m’interdit de dire qu’il s’agit d’Ibn Sholob en personne.
À la merci de quel embaumeur embauché par je ne sais quelle laverie industrielle le corps du saint homme a-t-il été livré ? Entre les mains de quel professionnel lié à la bande à Velpeau son saint corps a-t-il été ceint de blanc tissu ? La boussole utilisée pour orienter la dépouille face à La Quem était-elle fiable ? Les fossoyeurs ont-ils observé la profondeur réglementaire minimale exigée de 1500 millimètres ? La prestation des pleureuses a-t-elle été à la hauteur du vénérable ?

Toutes questions qu’après m’être posées sans obtenir de réponse je me suis astreint à poser auprès d’un échantillon de témoins. Ceux-là sauraient satisfaire mes interrogations légitimes, avais-je pensé. C’était sans compter sur cette espèce d’omerta qui caractérise les paranoïaques, chose plus courante que l’eau du robinet dans le désert saharien, d’après un ami dictateur dont je tairai le nom pour ne pas lui faire plus de pub qu’il ne mérite. Et preuve s’il en fallait qu’on nous cache tout, surtout à moi, je n’ai rien appris concernant les funérailles de ce cher Mehomat que je pleure encore aujourd’hui si je n’ai rien d’autre à faire que de m’épancher sur les vicissitudes de la vie.

Mais diantre, ai-je demandé au dénommé Ibn Sholob ou quelque chose comme ça, cet agent des services extérieurs du renseignement opérationnel qui m’avait drivé précédemment, pourquoi cette chape de silence, pourquoi ces cachoteries ?
Posant son regard sur mon gilet en flanelle gris de cendre (on était dans le temps pascal, période propice aux réflexions philosophiques) il a pointé l’index sur l’écusson jaune qu’une couturière avait habilement cousu dessus. Suivant du doigt les contours du dessin auquel je n’avais jamais prêté la moindre attention, j’ai eu l’impression fugace d’un tracé correspondant à deux triangles superposés, l’un pointant vers le haut, l’autre pointant vers le bas.
« Et alors ? » lui ai-je demandé, pas dupe pour un sou.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour On nous cache tout, surtout à moi

  1. serrurier dit :

    Quel satisfaction ce blog, on ne déniche que des articles intéressants.
    J’aime surfer sur ce blog pour me changer les idées.
    D’ou vous vient cette suggestion, car entretenir un votre blog c’est beaucoup de boulot.

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