Ascension, Pentecôte et balade à vélo

C’est drôle la religion, je parle de celle qu’on m’a baptisé, avec le curé qui t’asperge d’eau bénite qu’il prend direct dans le lavabo où c’que tout le monde se trempe les mains, que c’est pas toujours ragoûtant. À croire qu’ils vont tous pisser un coup avant d’entrer à l’église. Pas chaude l’eau, alors tu m’étonnes que j’ai miaulé quand ils m’avaient baptisé.

La religion, des fois, c’est pas si mal que ça. À Noël, par exemple ou à Pâques, quand on est minot qu’on part à la pêche des oeufs en chocolat et aussi des poissons en chocolat. Moi je préfère le chocolat au lait. Des fois y’a aussi des lapins, des poules et des œufs en je sais pas quoi, que ça coule dans la bouche avec comme un goût qui sent le chimique ou la fraise. D’accord on s’en met partout, mais après qu’on s’est lavé dans le bénitier, ça va. C’est comme ça qu’on appelle le lavabo. Les autres fêtes, j’aime moins. Comme la Toussaint où les gens ils vont sur les tombes que c’est même pas des saints qu’il y a dessous et que la fête des morts c’est pas le même jour, mais comme ça ma mère fait qu’un seul repas de fête pour les deux. Au cimetière on pleure mais à table y’a toujours un oncle qui fait rigoler tout le monde, sauf qu’après, sa femme file une taloche à ses marmots qu’elle leur a dit d’aller voir ailleurs si elle y était à cause que l’oncle il racontait des trucs salaces, mais ils sont revenus parce qu’elle y était pas. Ils font Halloween, aussi, mes petits cousins, je sais pas ce que c’est mais ils le font, et personne a peur parce que les faux elles sont fausses, c’est que du plastique et c’est pas avec ça que tu fauches rien.

C’est quand même Noël que je préfère, surtout celui de l’an dernier où j’ai récupéré le vélo du grand père qui a décanillé. Décanillé c’est quand on nous donne des trucs qui étaient à quelqu’un qui vient plus aux repas de famille parce qu’il est resté au cimetière.

Y’a plein de fêtes, comme le 1e mai. L’oncle rigolo il dit que c’est la fête des travailleurs mais aussi des travailleuses. Il dit qu’il en connaît des sacrées, des travailleuses, qui chôment pas et qui gagnent plein de sous. Les gros yeux que la tante elle lui fait, faut voir. Il y’a aussi le 1e janvier, mais c’est le jour d’avant qu’on se retrouve en famille avec tout le monde, même qu’on chante après qu’on a mangé. L’oncle rigolo il fait de la musique avec les bouteilles vides, et si elles sont pas vides il les vide et après il y met de l’eau dedans. Ça fait comme de la trompette quand il souffle dedans ou comme des cloches en tapant dessus avec le couteau du fromage. La tante elle lui dit qu’il va bien finir par nous casser les oreilles et le manche du couteau, que ça serait dommage, à cause qu’il est en vraie corne.

Le 14 juillet c’est pas mal, aussi. Surtout que le Tour, je veux dire le Tour de France, c’est pas tant rare qu’il passe à deux pas d’ici. Alors le grand-père met son maillot de cycliste, enfile sa culotte et ses chaussures pareilles et part à vélo voir les coureurs. Ça serait plus classe si t’enlevais les sacoches, lui avait dit l’oncle, une fois. Ah oui ? Et le pinard pour la route, c’est où que je le mets, lui avait répondu le grand-père. Nous on le suit en voiture, au cas où. On se perd jamais à cause que ça a été décidé une fois pour toutes que tout le monde se retrouvait à la première buvette, avec l’oncle et la tante qu’il veut toujours ramener chez eux mais il y arrive pas. La tante, j’ai jamais réussi à la dresser, il dit en se marrant. Toujours sur moi à me courir sur le haricot, il dit aussi. Je comprends pas toujours ce qu’il raconte, mais ça me fait rigoler.

Le vélo que j’ai eu à la Noël, c’est mon père qui l’a réparé et réglé à ma taille, après l’accident du grand père à la Pentecôte, l’an dernier. Déjà à l’Ascension de la même année, le grand-père avait débaroulé et ramené le vieux clou avec une roue en 8. Mais à la Pentecôte, c’est des gens qu’il devait passer boire un coup chez eux qui avaient ramené le vélo tout abîmé. Le grand père, c’est une ambulance qui l’avait ramené chez nous et une autre qui l’avait amené à la morgue. 
Le vieux fou, fallait s’y attendre avait dit ma mère. Se tuer le jour de l’Ascension, passe encore parce que y’a pas mieux pour gagner le ciel, mais à la Pentecôte, non mais quelle idée ! Et avec cette histoire de grimper un col, à son âge, sous prétexte que si on fait pas une grimpette à l’Ascension c’est qu’on n’est pas un bon chrétien. La Pentecôte, disait le pépé, vous me dites si j’me trompe, mais c’est quand même bien une pente et une côte, une sacrée descente et une sacrée montée, et ça serait bien misère de pas enfourcher le vélo ce jour là.

Sauf que cette Pentecôte-là, y’a pas que la pente à fond la caisse qu’il avait descendue, le pépé. Parce que fallait avoir vu ça, avec l’oncle qui nous faisait marrer, ça avait été à qui des deux descendrait le plus de bouteilles. T’as bien assez bu, vieux fou, avait ronchonné ma mère. Fous-lui donc la paix avait dit le tonton pas mal pompette, et c’est pas personne qui va l’empêcher de faire un 16 ce coup-là. Hein mon Léon ! Léon, c’est comme ça que le grand-père s’appelait. Fallait voir comme il s’étaient bidonné, ces deux-là. Si c’est pas honteux avait sermonné la tante en montrant les bouteilles vides que le tonton tambourinait dessus.

Si on avait empêché le vieux fou de monter sur sa bécane ? Et puis quoi, encore ? Bon, d’accord, ça avait pas été bien prudent de le laisser partir, mais allez empêcher une tête de mule de faire ce qu’elle a envie de faire. Puis quoi, avec ses 88 ans, c’est qu’il était plus tout jeune, qu’il avait quand même bien vécu et bien eu le temps d’économiser. Alors…

La Pentecôte, j’aimais bien avant, avec le pépé et le tonton. Qu’est-ce qu’on se marrait, malgré que ma mère elle me disait d’arrêter de rire comme un nigaud. Aujourd’hui aussi, c’est une Pentecôte, sauf qu’elle a pas le même goût qu’avant. J’ai sorti le vélo, je l’ai fait briller comme un sou neuf, j’ai resserré le guidon et la selle. Il y a tout ce qu’il faut comme clés dans la petite sacoche en cuir accrochée sous la selle. Mon père a donné un dernier coup de clé, et hop, je suis parti en pédalant comme un dératé.

Nom de dieu, les freins ! que je l’ai entendu crier alors que j’arrivais dans le virage en bas de la pente, à tout berzingue, prêt à attaquer la côte. Si t’as pas assez d’élan, la côte, tu peux toujours t’accrocher pour la grimper, tu y arrives pas, et du coup, pour la grande descente d’après, c’est pas pareil.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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