Voyage en Alsace – 2

Je ne sais pas si ça vous est arrivé de conduire une mule sans assistance GPS, mais ça n’est pas du Kugelhopf, que les feignasses ou incultes écrivent Kouglof, ni un quelconque gâteau, d’ailleurs introuvable en pays rhénan, si on n’a pas la prononciation adéquate, à cause que de vagues parents (qui auraient beaucoup souffert de je ne sais plus quoi dans les années 39-45) ont toujours refusé que leurs gosses apprennent une autre langue que le français, la plus belle langue du monde, reconnaissons-le, si belle qu’elle est parfois comparée à celle de bois, qui laisse si pantois d’émerveillement l’auditoire que celui-ci ne sait plus quoi dire, et c’est pas pire, bitte. Vagues parents qui avaient un temps pensé à l’anglais, mais faut quand même pas pousser le bouchon, rien que des hypocrites, des faux-culs de rosbeefs qui ont cramé notre bergère nationale, au grand dam de Jean-Marie, notre cocardier national qui en a fait son égérie, son étendard et, va savoir, son érectoire, et tant pis pour ce néologisme tout de même moins pire que le néonazisme qui me fait doucement rigoler, d’autant que je ne risque rien, mon prépuce (ce repli cylindrique de peau qui présente sur la face externe un épithélium kératinisé) jouant  à loisir la chaussette qui dégringole au bas de la cheville à cause que l’élastique est distendu. La qualité, ça se perd.
L’Italien ? C’était sans penser à Musso. Qui sait si vous voyez qui c’est ? Le rital, et puis quoi ? À cause de la pizza, alors que de nombreux érudits affirment qu’elle touve son origine dans le conté de Nice où on la parsemait de Comté du Jura, et non de Parmiggiano Reggiano, cet infect résidu bovin aux relents de vomi. La pizza est niçoise, pour preuve : la salade du même nom. La tour de Pise ? Laissez-moi rire, vous l’avez vue ? Vous y avez grimpé ? Vous en êtes revenu vivant ? Si oui, c’est que Dieu exite vraiment. Le macaroni, très peu pour nos aïeux qui ont su nous en préserver. Vous imaginez le 14 juillet, les troupes guillerettes défilant avec la piuma nel cappello au son d’une mandoline ?
Y’avait bien l’espagnol avec ses “olé”, ses castagnettes et tango –re-“olé”–, ses tapas dont tout le monde se foutait à l’époque puisque ça n’était pas encore à la mode, et surtout sa sangria dont la couleur sang et les saloperies qui y surnagent font irrémédiablement penser à Guernica, cette œuvre magistrale d’un peintre dont on ne peut pas dire qu’il niqua guère. Les qualités déesskaïénnes des peintres espingos ne sont plus à démontrer, comme me disait il n’y a pas si longtemps Salvador en personne, tandis que je lui demandais l’heure à sa montre plus molle que ses moustaches arrogantes, je veux parler de celles qu’il arborait dans l’intimité.
Vagues parents –pour revenir à eux, ce qui n’a rien à voir avec le fait de les faire revenir à moi–, ils sont bien là où ils sont. Refusant que j’apprenne une langue étrangère frontalière, ils me privaient, du même coup, d’être un européen, fier de l’être, et parfaitement intégré à ce machin dont n’ont jamais entendu parler ceux qui demeurent au-delà de l’espace Schengen. Ils auraient au moins pu m’accorder le droit d’étudier l’alphabet gothique et, pourquoi pas m’y encourager, ne serait-ce que pour m’aider dans les démarches d’alcoolique qui me firent parcourir à dos de mule les régions viticoles. Dont l’Alsace où je m’étais déjà aventuré avec ma mule bien aimée, et d’où je reviens depuis peu, après m’y être perdu plus d’une fois, étant infoutu de lire les panneaux indicateurs écrits en caractères gras et gothiques –le germanisme, ça marque.
Baguenauder dans un tel coin à dos de mule n’est pas un problème en soi, mais sans GPS, c’est une autre paire de manches, comme on dit entre ici et Albion la perfide. Pire, car trouver le picotin qui, satisfaisant la bête, lui évitera de braire à tout bout de champ –ce qui évite de lui donner une avoinée qui lui fasse taire ses bruyantes exigences– n’est pas tâche des plus aisées. Les sarments de vigne, ça va un moment, m’a plusieurs fois exprimé mon hybride stérile de la famille des équidés, qu’un Equus asinus mâle et un Equus caballus femelle ont engendré un jour de grande solitude où ils n’avaient rien d’autre à se mettre sous la dent qu’aucun des deux n’avait contre l’autre, on le comprend.

La montée du château, plus bidon que somptueux, élevé pour les touristes et la propagande dès sa reconstitution sous Friedrich Wilhelm Viktor Albert von Preußen, plus connu par les Français de l’intérieur sous le nom de Guillaume II, empereur teuton que ses fervents nomment encore Wilhlem der Zweiste, que j’abrège W II pour éviter une faute impardonnable de déclinaison… la montée, disais-je, à bord de ma saloperie de mule s’est avérée éprouvante. Surtout pour elle, son kilométrage au compteur ne l’aidant en rien, excepté pour justifier son sale carafon qu’un bouchon de verre émerisé, mais hélas usé jusqu’à la corde, n’empêche en rien de s’afficher au grand jour, y compris la nuit venue. Le haut Koenigsbourg, ça s’appelle en français. C’est beau, c’est joli, c’est plein de cailloux, de peinturlures, de canons, d’aigles, mais on ne voit rien à cause de  leurs grandes ailes qu’ils déploient sans se préoccuper des touristes armés de leur appareil photo numérique. Quelle joie lorsque, de retour au bercail, ils rendront jaloux les envieux qui auront passé leurs vacances en Beauce, et envieux les jaloux qui, de retour de Melun sauront tout de la fabrication du Brie, mais rien de la culture locale de l’excellent melon tant vanté par ce grand humoriste clermontois qui, il faut le savoir, n’a jamais fait la promotion du Brie, mais celle du fromage de Hollande.
Riquewihr. Riquewihr l’incontournable, comme ils disent dans le poste, mais en alsacien, ce qui fait qu’on n’est pas sûr qu’ils l’aient dit. Incontournable mon cul ! On nous a refusé l’entrée, à  ma mule et moi. C’est du racisme, ai-je dit au préposé à l’accueil des touristes, qui n’a rien trouvé de mieux que de dire à ma mule que, sans moi, elle aurait pu entrer dans les murs sans problème. Pour qu’elle se brise les os ? lui ai-je dit sans ambages, ne me faisant aucune illusion sur le bien fondé de la présence d’une S à ambages. Connard de préposé. Connarde d’expression. L’usine à touristes ventripotents qui s’extasient devant les cigognes en peluches, qu’on dirait plutôt des pluches, sauf que quand on les tripote elle font de la musique, on a bien été obligé de la contourner. Grand  bien nous en a pris, malgré nous, car un acte d’une incroyable incivilité avait eu lieu à l’endroit même où nous aurions pu nous trouver si on y avait été présents et à l’heure, ma mule et moi : un autochtone avait traité de je ne sais quoi, injure terrible si on y pense, un passant dont les attributs vestimentaires (culotte de peau à bretelles, chapeau de peau à plume) et accessoires (Lüger P-08, schlague) qui s’était avéré en être un.
Ribeauwillé. Je sais : c’est un V, comme celui de la wictoire, et non un W comme celui des closets. Un V, comme dans Ribeauvillé. Et alors ?
Des cigognes, des cigognes, des cigognes, des cigognes, des cigognes, des cigognes ! hurlaient les grouillants sur le bas-côté de la route qui nous menait, ma mule et moi, à ce charmant village, plus bourgade que village, plus bourg que bourgade, et en tout cas capitale des cigognes. On en a vu six en arrivant et autant en en repartant, par la même route. Ce qui fait douze, si je ne m’abuse. Comme les apôtres, ai-je dit à la mule, qui a hoché de la tête pour confirmer mes dires constatatifs (rien ne m’empêche de constater hâtivement, si j’en ai envie). C’est grand, une cigogne. Alors quand il y en a douze, imaginez : le ciel qui s’assombrit, le vent qui se lève, les torrents de fiente de ces CiconiidésCiconia ciconia (ce qui veut dire cigogne blanche)– qui, céleste cadeau, feront un engrais autrement plus écolo que la potasse d’Alsace, région connue pour ses mines de la même chose. On s’en est bien sorti : elles n’étaient que six, fatiguées d’avoir fait les pitres pour amuser les mioches des touristes.
Colmar. C’est beau, surtout le petit train qui serpente dans les petites rues aux maisons typiques de la petite ville moyenne, mais tout de même assez grosse pour qu’on se soit fait virer, ma mule et moi, par les agents de ville à qui il ne manquait que le casque à pointe. On est revenu de nuit, en catimini. Qui aurait loupé la visite du musée Unterlinden où c’est bourré de peinturlures pas plus moches que celles des Flamands ? Sans compter les enseignes en tôle, la verrerie et surtout cet admirable instrument de musique –l’armonica de verre– inventé par Benjamin Franklin, agitateur qui s’était attiré les foudres du pouvoir en publiant encore plus osé que l’almanach Vermot. Imaginez le nombre de godets qu’il a dû siffler en bricolant ses prototypes. Ah ! c’est qu’il fallait le voir au goulot, le Benjamin.
Le retable d’Issenheim… Mouais, j’aurais préféré que le sieur Grünewald nous torche une petite Nativité, m’a glissé la mule que l’humilité empêche moins de dormir que son goût pour le bel art. Un rien cabot, la bête, qui aurait tiré orgueil de la pésence d’un sien ancêtre, fut-il un âne.
Stasbourg : ses saucisses, ses bâtisses européennes somptuaires, sa choucroute, son Ill, son Rhin droit, sa cathédrale aussi, son horloge astronomique, ses cigognes en peluches, en pluches et en trop, ses vélos et leurs vélocipédistes qui n’auraient jamais existé sans l’ingénieuse invention de la Draisienne –Lautsmaschine–, trouvaille du Baron Von Drais, un Rhénan, donc quasiment Alsacien à quelques kilomètres près. Strasbourg et ses bateaux mouches qui voguent au gré de leur remplissage par les flots de touristes généreux en rots aigres à cause d’une choucroute pour touriste, mais plus réservés en flatulences intestinales sauf s’ils ont ingéré quelque flammekueches aux haricots, spécialité innovée par un cuisinier originaire de Soissons d’où les édiles l’avaient banni pour de sombres histoires intestines.
On s’est vu interdire l’entrée de la cathédrale, malgré les deux billets pour la visite, payés rubis sur l’ongle. Si ça c’est pas du racisme, m’a glissé à l’oreille mon cher animal de compagnie et de transport. Je n’ai pas voulu faire de foin, l’ai garé au parking, ai agrafé le ticket horodateur entre ses deux oreilles. Je ne pars jamais sans mon agrafeuse.
L’horloge ? Tu n’as rien loupé, lui ai-je dit en mentant pieusement, inspiré que j’étais par l’esprit des lieux. Un cheval orgueilleux qui se cabre, pour le mardi ; un cerf, pour le lundi ; un griffon pour le jeudi ; etc. Pas la moindre oreille, la moindre queue d’une quelconque mule ou d’un quelconque âne. Ni mule, ni âne. Tu aurais été déçu.
Pas facile de faire accepter la mule à bord du bateau-mouche. Sans la pluie qui s’est mise à tomber à verse, ç’aurait été peine perdue. Et sans mon offre d’une promenade en ville à dos de mule pour son fils, le pilote que de vils servants appelaient capitaine nous aurait expédié au diable vauvert, que nous connaissions pour y avoir séjourné récemment quand j’avais voulu que ma bête participe à la Féria de Nîmes. Je lui avais trouvé un magnifique déguisement de taureau qui lui allait à ravir.
Strasbourg sur l’eau et dessous, ça ne vaut vraiment pas le détour.
C’est en demandant l’adresse d’un maréchal-ferrant que j’ai compris que Fribourg-en-Brisgau était en fait Freiburg im Breisgau, et que Freiburg im Breisgau est une ville allemande, malgré les apparences. Le blanc d’Alsace, dépassée la dose admissible pour un organisme humain de bonne constitution, faut admettre que ça met la tête à l’envers. Reconnaissons que la Forêt noire, si tu la remontes dans le sens contraire à celui du sens du courant du Rhin, tu peux croire suivre les Vosges et sa ligne qui a exactement la même couleur que celle d’outre Rhin : bleu. Avec la frontière, c’était quand même plus simple : « Papier, bitte » d’un côté, « Bitte, Papier » « Permis de conduire, pièce d’identité, assurance, extrait de casier judiciaire » de l’autre.
À Fribourg on parle quasiment Alsacien. Ce qui n’est pas gênant pour visiter la cathédrale et ses jolis vitraux en verre avec plein de dessins qui parlent. Mais il vaut mieux ça ou l’allemand, à la rigueur, si on a besoin de faire ferrer sa fidèle monture.
J’ai fini par en trouver un maréchal-ferrant en pleine forêt noire, à plus de 30 kilomètres de Freibourg im Breisgau. Le chauffeur du camion-taxi a fait une drôle de tête, mais l’opportunité d’une balade en ville sur le dos de la mule l’a convaincu de nous transporter.
L’acier allemand, je dis que ça, c’est de la toute première qualité ! M’est avis que ça a dû jouer en 39-45. Six-cents kilomètres plus bas sur la carte Michelin, les fers sont nickel, comme neufs.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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