Sale temps, y’a plus d’saisons

Sans le temps qu’il fait, nous n’en prendrions pas pour en parler à ceux dont nous n’avons rien à faire, lorsque ce temps correspond à nos attentes. Chaud et plutôt sec en été, mezzo et humide en automne, hivernal en hiver et printanier au printemps. Normalement.

Cet été 2011 est béni, reconnaissons-le, qui nous permet de prendre le temps d’en parler, dans l’ordre : à notre chien –normal, puisqu’il fait un temps de chien– ; à notre poisson rouge lorsque nous le promenons dans son bocal pour que l’onde généreuse le remplisse, mais pas trop, sinon l’eau déborderait, entraînant dans son flot l’aquatique bestiole trop heureuse de nous fausser compagnie en gagnant caniveau, ru, ruisseaux, rivière, fleuve puis estuaire, avant quelle ne se rende compte, mais c’est trop tard, qu’elle est un poisson d’eau douce ; à la concierge de l’immeuble d’à-côté, la mienne (qui était aussi la nôtre) ayant eu la mauvaise idée pour certains, excellente pour d’autres, de décider de décéder sous le prétexte fallacieux (comme le sont plus de 74,5 % de prétextes) que les occupants sont de plus en plus radins question étrennes, regrettant sans doute la générosité de ces autres des années 40 qui n’attendaient ni baptème, mariage ou nouvel an pour distribuer des dragées en chantant O Tannenbaum. Des dragées pour étrennes, c’est idiot, je sais, mais chacun offre ce qu’il peut.
Janvier 40, c’est pas pour dire, mais on n’avait pas été volé, rapport au temps hivernal auquel on avait eu droit. Quand les bestiaux de Poméranie s’étaient pointés en juin, ils avaient amené dans leurs malles un été frisquet comme celui d’aujourd’hui. « L’automne approchant à grands bruis de bottes, gagnons le sud et sa zone du même nom : », avais-je suggéré à mon poisson rouge. « il y fera meilleur qu’ici à Paris, et les dragées, ça va un moment. La pipelette de l’immeuble les adore, laissons-lui notre part.» Mon poisson rouge adorait les dragées, c’est rare, mais ça existe, pour preuve.

Direction Amélie-les-bains, la bien nommée en cet octobre 40 où les pluies s’étaient précipitées (d’où l’appellation précipitations) mettant à sac la thermale station mieux que ne l’auraient fait les occupants trop occupés en zone nord. De bocal en ru, de ru en ruisseau et de là jusqu’à l’estuaire le plus proche, Bernard –mon poisson rouge– y avait sans doute laissé la peau. Quelle idée m’avait pris de l’emmener se balader dans son bocal, à la merci des intempéries ! Le mauvais temps, on le sait, ça fait parler. C’est en échangeant quelques propos avec un pêcheur, quant au foutu temps pourri qu’il avait fait ces derniers temps, les trombes d’eau avec les inondations qui s’en étaient suivies, puis l’échappée belle de Bernard que mes craintes, un temps mises sur le compte d’une dépression aussi profonde que celle météorologique que nous avions vécue, que mes craintes, disais-je, m’étaient apparues justifiées. Farfouillant dans sa besace, le pêcheur en avait extirpé une arête sur laquelle j’avais plaqué deux noms : dorsale et Bernard. « C’est Bernard », avais-je dit la larme à l’œil, ne pouvant faire mieux, mon stock lacrymal ayant été mis à mal par les mauvaises nouvelles en provenance de la capitale où de nombreuses peines capitales avaient été généreusement attribuées. « Comment pouvez-vous être certain que cette arête est celle de Bernard  ? » m’avait demandé l’homme à la cane à pêche. « Vous êtes ichtyologue ? » « Que nenni ! », lui avais-je ainsi répondu, sachant avoir affaire à un lettré qui saurait entendre mon nenni. « Non, je ne le suis pas, mais nous étions très liés, lui et moi » lui avais-je répondu, À force de tourner en rond dans son bocal, son arête dorsale le faisait souffrir et un ami chiropracteur m’avait enseigné les rudiments de son art, que j’avais appliqués à Bernard. Autant vous dire qu’avec les soins que je lui ai prodigués, son arête dorsale n’avait plus de secrets pour moi. C’est bien lui.
« Et la peau, les filets, qu’en avez-vous fait ? » lui demandai-je soudain inquiet.
«Un filet de citron a suffi, je n’avais que ça sous la main », m’avait-il répondu, laconique. Que faire, porter plainte ? Contre qui, contre quoi, contre les intempéries ? L’important, m’étais-je dit, n’est-il pas d’avoir pu discuter le bout de gras avec un étranger, bout de gras qui n’aurait pas eu lieu sans le mauvais temps qui s’était abattu en ce sombre mois d’octobre 1940 ?

J’étais endeuillé, mais ce chagrin n’était rien comparé à celui des gens d’Amélie-les-Bains qui souffraient de l’humidité à cause de l’escapade de la Tech. La rivière, une dure à cuire au caractère bien trempé, avait cru bon de faire sa crue du siècle et de découcher quitter son lit, mettant les habitants dans de sales draps.

« Vous auriez une cuiller  que je creuse sa tombe ? » avais-je demandé à mon interlocuteur, sans me rendre compte du ridicule de la question. Un pêcheur sans cuiller, c’est comme une journée ou un sidewheelers sans aube. J’allais inhumer les restes de la dépouille calcique lorsque j’entendis un miaulement sonore, que dis-je, un feulement : un tigre, sans doute venu d’au-delà de la ligne de démarcation. Faisant volte face, je le vis : il n’avait rien des fiers et dignes Panzers bourrés d’énergie, de carburant et de distributeurs de dragées, mais l’allure du chat efflanqué qu’il était. Son œil torve fixait l’arête alléchante parée à la prompte inhumation à laquelle les aqueux éléments gagnés d’une ire irrépressible l’avaient destinée. C’en était trop pour ma sensibilité à fleur de peau déjà mise à mal par les épreuves politiques et climatiques que cette période tourmentée m’avait infligées. Et à l’instant même où je tendais au matou rabougri l’arête dorsale de Bernard, un taon que je n’avais pas senti se poser sur mon bras gauche, à cause de ses amortisseurs que le Quai de Javel aurait pu envier, y trancha dans le vif mon muscle fléchisseur ulnaire du carpe. « Sale bête ! », m’écriai-je, sans préciser à quelle bête s’adressait mon invective. Le malheureux chat prit ses jambes à son cou, le diptère vénéneux ses ailes à son thorax, tandis que l’arête, s’échappant de ma main, se retrouva là où le temps qui lui avait été imparti –à cause des éléments qui s’étaient déchaînés–, l’avait irrémédiablement conduite : au fond du trou.

Le pêcheur et moi-même fîmes une brève prière, lui pour laver sa faute, moi pour demander au ciel qu’il m’accordât la grâce de ne plus jamais balader sous la pluie quelque poisson que ce soit dans son bocal, dans le seul but d’y conserver le niveau d’eau qui satisfasse ses besoins d’exercice.

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Le temps qui m’est imparti me laissera-t-il le loisir de dire que le mauvais temps est enfin parti ? Et où ? Et si, face aux mauvaises humeurs où il nous plonge, aux injures qu’on lui adresse et au poing que nous levons au ciel, le mauvais temps faisait soit le dos rond, soit le mort pour, comme les chats qui se cachent derrière une porte, nous sauter dessus au moment où nous ne nous y attendons pas ?
Quant à mon chat et ses mauvaises surprises auxquelles j’ai appris à m’attendre (si je ne le vois pas, c’est qu’il est derrière une porte, prêt à bondir) j’ai trouvé une parade : un stock d’arêtes de poisson, agrémentées de leur tête, qui attendent au frigo. Que me fournit un pote qui taquine le goujon. Pote que j’accompagne de temps en temps, lorsque le gros temps menace, promesse d’une bonne pêche, si ce n’est aux poissons, aux grenouilles. Ou aux escargots, dès que tombent les premières énormes gouttes. Les escargots, ça ne se pêche pas ? Ça dépend de la quantité de pluie qui tombe en quelques minutes.
« Où il est le minou ? » je minaude, sortant de son froid tombeau l’arête dorsale d’un poisson, équipée de son chef.

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Été béni, disais-je, à cause du temps vraiment pas de saison qui alimente bien des conversations et qui permet de faire fondre la glace entre les uns et les autres, d’autant s’il grêle. J’ai parlé de mon chien, de mon poisson rouge, de ma concierge, de pêcheurs à la ligne et d’un chat qui miaule bizarrement.
La pluie s’est calmée. Je suis sorti de chez moi, ai salué mon voisin de palier.
« On dirait que ça se lève » lui ai-je dit en pointant du menton le ciel.
« Oui » m’a-t-il répondu avant de fermer son pébroc et de tourner les talons.
On ne se dira plus grand chose avant la prochaine période d’un putain de temps de merde. Sauf si une canicule débarque, et mieux si elle vient d’Afrique, car ce n’est pas tous les jours qu’on contrepète de concert.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Sale temps, y’a plus d’saisons

  1. je n’ai pas le temps de tout lire aujourd’hui, mais je le rajoute a mes favoris pour revenir lorsque j’aurai plus de temps

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