Assomption : prière à Marie

15 août, Assomption.

Comme un cyprès, Marie s’élève aujourd’hui plus haut que tous les anges

Huit heures du matin. Je me lave. Non, je m’ai déjà lavé hier, que c’était dimanche. Je me rase pas plus. Juste un peu d’after chèvre, que je sais pas ce qu’ils y trouvent à ça, ni d’où c’est qu’ils y tirent, des fois vaudrait mieux pas savoir. Mais enfin…
La Marie je la lèverais bien, mais c’est qu’avec ses rhumatismes… C’est pas tant ça, sauf pour elle que ça la fait beugler, mais c’est qu’elle pèse son poids et que c’est moi que ça fait beugler. Les patates, ça vaut rien pour les reins, même avec l’ouvrier. J’te dirai, la traite non plus, la retraite, j’en sais point rien encore.
Alors je la laisse ronfler J’irai à l’église tout seul, et j’peux pas dire que ça me changera, vu depuis l’temps que c’est comme ça. La vieillerie, ça a rien de bon, tu verras. Enfin, pas pour tout le monde, j’me comprends.

Je me mets beau, je me coiffe. Le béret, quoi. J’ai mis le costume avec la cravate. Les souliers, c’est pas que j’y donnerais point un coup, mais avec la merdouille dans la cour, ça servirait à quoi, hein ? Dix jours que ça flotte comme vache qui pisse, et les miennes, je peux pas dire qu’elles se gênent question se vider la vessie.
Faudrait-t-y que tu penses à y arranger la rigole, qu’elle m’a dit, y’a un bail. Sûr, j’y ferai bien un jour, que je lui ai dit. Que les enfants, c’est p’têt bien pour ça qu’ils viennent pas tant, qu’elle m’a redit. Elle est gentille, ma Marie, mais question ciboulot et comprenaille, ça a jamais été ça. Si les gamins viennent pas, c’est pace qu’ils s’en croient, c’est tout, que je lui ai rétorqué. Avec leurs idées à la con, et que c’est nous qu’on leur a payé les études.

Le café de la veille fera l’affaire. Quignon, tranche de lard, un bol de jaja, et que j’t’enfourche le vélo, et c’est parti mon Jeannot. Merde de merde, pour un peu j’allais oublier le cierge et la rose. Les cierges, c’est cadeau, avec les quèques moutons du voisin que l’ouvrier il s’y aide ausssi. Les roses, c’est à cause qu’on a du fumier à revendre, que ça s’rait pas chrétien de rien en faire.
La messe, c’est pas que j’y crois pas à leurs simagrées, mais c’est longuet, leur histoire. Alors j’y vais que quand il faut vraiment que j’y aille, comme tous les 15 août, à cause que c’est la fête de ma Marie, et que ça tombe le jour de l’autre qu’était une sainte, ou quelque chose comme ça, la mère de Jésus, paraîtrait, mais je veux bien y croire et j’y crois. Pis quand y a une sépulture, et encore, si c’est un pote. Sinon, l’église, j’y vais juste pour le curé qu’est une espèce de pote, quand bien même on est pas d’accord, mais faut voir la gnôle qu’il te sert. On cause pêche si on y est pas et on cause cochonnaille si on y est, histoire de passer le temps, à cause que le poisson, c’est pas pour dire, mais c’est pas du rapide, sauf quand tu veux l’embrocher, qu’il est pas d’accord. Après il me parle de Marie, si elle va pas mieux ou pire, que si il peut faire quèque chose, que je lui réponds que tant qu’il y a de la vie, il y a la suite, etc.

9 heures au clocher, nom de Dieu. Question mollets, c’est plus la même. Va m’falloir tâcher moyen de ressortir le Solex, si ça continue à pas vouloir s’arranger.
Faudrait p’têt penser à moins penser à la bouteille, m’a dit le docteur. Et arrêter de fumer. Le p’tit con ! Et les légumes, mon gars, tu crois qu’i viennent comment, avec de la chimie ? je lui ai demandé. Attends d’avoir la bouteille que j’ai, et tu diras moins de conneries.
Pour être sûr de pas oublier le vélo en m’en r’venant, des fois que, j’le pose chez Dédé, le bistrot. Aux funérailles du Lucien, on avait tellement arrosé ça avec lui et les potes. Je veux dire rien qu’avec les potes pace que c’est pas l’envie qui lui aurait manqué, au Lucien, mais plutôt le temps. Tellement picolé que j’étais rentré à pied le lendemain. Où c’que t’as dit à l’ouvrier de mettre mon clou, j’avais demandé à Marie, même qu’il l’avait cherché partout. L’ouvrier, il s’occupe de Marie quand c’est pas moi. C’est à cause du dos que j’ai pris un ouvrier agricole. Le vélo, je l’avais retrouvé une semaine plus tard, aux funérailles de Gérard, le gars de la Louise. Pas la Louise de l’épicerie, Ducon, l’autre. C’est que ça décanille, dans le coin. Faut dire que c’est que de la vieillerie qu’a des bornes au compteur et que, question révision du matériel, c’est pas sur le toubib du coin qui faut compter pour retaper les bourrins. Quand on voit les conneries qu’il déboise question carburant, ça fait peur. Les jeunes ? J’t’en foutrais. Dès qu’ils sont plus puceaux, adieu Berthe.
Surveille que personne me le vole, je dis à Dédé. Ça risque pas, il me répond en se bidonnant. Ça s’rait comme du pareil au même si une jolie fille t’enlèverait : autant pas y compter.
La messe, y en a que ça sauve, alors qu’ils y vont même pas, les mécréants.

Le temps de saluer un petit peu tout le monde et un petit peu personne, j’entre, je me signe, je plante ma bougie, je l’allume et file me carrer les fesses sur ma chaise. Réservée. Quelques miettes, un peu de graillon sur la paille, t’es sûr que personne la prend jamais. Faut dire que ça risque pas, vu que le ménage, c’est pas lui qui va user le balai, et vu qu’il y a plus d’ouailles dans les champs que dans la maison du seigneur, comme se plaint le curé qu’est tout de même bien content de se farcir de foie gras à Noël, et à l’œil, s’il te plaît. La chaise, je l’ai prise derrière un pilier, au cas où, pace qu’entre une p’tite faim ou une p’tite envie de roupillon, on sait jamais.

«… prions mes frères, prions mes sœurs, et que la lumière de cette fête éclaire nos actions, les transfigure, nous en révèle le sens profond et leur valeur d’éternité… Prions la bienheureuse Vierge Marie, qu’elle nous accorde la grâce, sèche nos larmes, allège nos souffrances et celles des êtres chers…
… elle nous précède et nous ouvre un chemin de lumière, de joie et de grande espérance… »

Quoi ? Hein ? Qu’est-ce qui s’passe ? Nom de Dieu, je crois bien que j’ai piqué un p’tit goupillon ; j’veux dire un p’tit roupillon.

«… comme un cyprès, Marie s’élève aujourd’hui plus haut que tous les anges. Alléluia, alléluia. »

J’ai rien contre ce qu’il raconte, le pote curé, mais j’ai beau regarder, je vois rien, rien de rien. Tu d’viens miro pire qu’une taupe, me serine Marie. Ça doit être ça.
V’là les ouailles qui se lèvent. Quand faut y aller, faut y aller.

Merde, la rose, j’allais oublier. J’ai mal au cul comme pas possible, faudrait pas que ça dure l’éternité, c’t’histoire. Je pose la rose aux pieds de la sainte vierge, me farcit un p’tit signe de croix, lui fais ma demande, et zou, direction la sortie puis le bistrot. Pour le vélo.

« Alors, monsieur l’impie, c’est-i qu’on s’rait moins mécréant qu’il n’y paraît ? » me lance le curé, rigolard, qui m’a vu faire. « Salue Marie de ma part » qu’il rajoute. Ce qui me fait doucement marrer.

Y en a qui croient pas aux miracles, moi si. Pas loin de dix ans que ma Marie à moi est presque toujours clouée au lit, même que ça s’arrange pas, et que je prie dur comme fer pour que ça continue comme ça. Eh bien croyez-moi ou pas, ça marche, et de mieux en mieux. C’est pour ça que je brûle un cierge au 15 août et que je pose une rose aux pieds de la Marie de l’église. Celle qu’est une sainte, la mère de Jésus, à c’qu’on dit, mais j’ai rien contre. 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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6 commentaires pour Assomption : prière à Marie

  1. andrenaline dit :

    Eh bé !

  2. dithyrambique dit :

    Completement allumé, mais où cela va t-il s’arrêter ? Et Marie, comment va t-elle ?

  3. Foxachange dit :

    Non ne change rien! C’est enlevé, plein d’humour et ça change des grenouilles de bénitier.

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