Pensées au miroir

Je me demande à quoi je joue, d’une image à l’autre me balançant, d’un coup de nettoyage à un coup de peinture, pour que ça sèche il faut du temps ; d’un déplacement de meuble à sa remise en place, plein de provisoires qui iront en se succédant.

La maison, non, l’appartement s’est fait le plus grand possible pour accueillir tout le bastringue, malle en osier, couvertures, vêtements, rameur handicapé moteur et atteint de mutisme de surcroît, outils, escamoche peinturluré de tous les chantiers précédents, qui me toise de son mètre cinquante de hauteur en prenant un malin plaisir à me dire que celui-ci, de chantier, ne saurait être le dernier. Pas le souk car il n’y a rien à vendre, dommage, sans intérêts. Chiffons, bocaux, odeurs laborieuses, coulées de couleurs. La nuit, encore, ne sera pas sereine, ça pue. Je fais, sans doute sans autre but que faire, tâcheron qui, s’il était payé aux taches s’en sortirait, mais non, seul l’œil y trouve son compte. Travail à l’œil, gratuité, nouvelle course, bien que lente, à ce qui n’est, de toute façon, qu’illusion ou qui le sera, c’est une question de jours, de semaines, à tout casser d’un ou de deux mois, le temps que l’habitude s’installe.
Du coup la maison, non, l’appartement à force de vouloir (se) faire grand s’est laissé engrosser, il y en a partout et vouloir retrouver quelque chose passe par commencer à chercher nulle part.

Les muscles les os et le reste ont pris la place du cœur qui n’y est pas, un coup si, l’autre non. Mélange de plaisir pour la vue qui, un temps pourra se repaître d’un résultat qui sera ce qu’il sera, puisde déplaisir lorsque, voyant l’image de celui qui œuvre, dans le miroir qu’il n’arrive pas à traverser, laissant son image en plan dans ce qu’il est de bon ton de nommer le réel, le spectateur que je suis alors trouvera la pièce ordinaire, mauvaise, à chier ou à pleurer pour peu que les lacrymales aient les glandes.
Partagé entre ennui, fatigue, désintérêt, colère et frustration de jouer le manœuvre qui se laisse manœuvrer par la vie dont le nom exact est alea. Jacta est.

Je jacte, je cause, je dis, je maudis, je parle, je me parle surtout, ce qui n’est, au demeurant, pas pire que de ne point se parler, mais pas mieux. Quelque chose me pèse, qu’un magma en rut me fera poser. Mouvement tectonique à me volcaniser, quand, bientôt, demain, plus tard, à moins qu’il ait déjà mis au monde sa lave que je n’aurais su recueillir au creux de mes mains pour m’en asperger, m’y tremper. Acier. En cette heure, je ne suis ni de bois, ni d’eau, ni de métal, ni de feu, et même si l’air me porte, je parle du vent, je n’ai de lui que celui qui souffle dans les vestibules et me corne en abondance des insanités, du genre que : « la vie, si, elle est belle », ou autre : « la vie, non, elle n’est pas belle ». De beauté il n’est pas question, car l’errance n’est pas belle et celui qui erre n’a de beauté que celle d’une pou(pas)belle, quoiqu’en pense l’esthète dont les critères ne seraient alors fondés que sur une défaillance de son raisonnement. Déviance, faillite.

Même les choses sans poids peuvent peser. Il en est ainsi de la vie, lorsqu’elle… comment dirais-je ? Lorsqu’elle semble traîner en longueur. Longueur, langueur. Me languissant de vivre, me languirai-je de mourir pour, enfin, vivre enfin ? Et mourant, ne me languirais-je pas davantage de cette vie qui s’achèverait, pourtant inachevée ?
Clé. Une vie est toujours inachevée, puisque interrompue. Nulle porte de sortie, ni d’entrée de ce côté-ci du miroir.
Justement, le miroir. Ciel ! que son tain est pâle ! Les états d’être, comme celui de ce temps, même s’ils sont âpres, et peut-être pour cette raison, éclairent. Comme la pâleur.

Synchronicité. « L’humanité est vouée à la disparition ou au départ sur une autre planète… » raconte une voix à la radio. En cet instant précis, le miroir ovale marine s’est décroché. Contre aucune attente –,j’ai, hélas, tout mon temps et n’ai aucune raison pour tirer des conclusions hâtives– seul le cadre s’est brisé, laissant apparaître le chant glacé du verre et d’autres possibles. Le miroir enferme, montre une limite que renforce son cadre : nous ne pouvons concevoir que ce que nous pouvons entrevoir. Le miroir nous renvoit à nos illusions. Nous croyons nous y voir mais ce que nous y voyons (ce que nous croyons y voir) n’est pas même une image. Nettoyer la glace en la frottant n’y fera rien et ne saura réchauffer ce qui apparaît..

Je peux m’approcher du miroir mais ne peux franchir la barrière de l’illusion.
Peut-être ne sommes-nous pas pris au piège d’un système de mondes parallèles, mais d’un système d’un monde miroir. Une façon de se voir tel qu’on est, objet et non plus sujet, ne consisterait-elle pas à enlever le tain avant de se mirer ?

Nous sommes des alouettes. Les alouettes, on sait qu’elles se font plumer… jusqu’au jour où le miroir se dévoile. L’histoire des 7 ans de malheur pour un miroir brisé m’apparaît tout à coup sous un autre angle qui me ramène à cette autre histoire de l’arbre de la connaissance. Le serpent (cosmique ou comique ?) lové autour de l’arbre… de la connaissance, Adam et Ève, le nombre 7, divin, si on fait référence aux 7 jours que Dieu mit à créer l’univers. Briser le miroir reviendrait-il  à prononcer le nom de Dieu ? On comprend alors la promesse des 7 ans de malheur. Malheur à qui entrevoit la connaissance. Briser le miroir, c’est briser l’ignorance, car c’est faire éclater ce qui est illusoire, comme le pouvoir de ceux qui, (in)justement, ont obligé les hommes à l’ignorance pour asseoir leur pouvoir. Imitant en cela leur Dieu.

Ces pensées au miroir ne s’arrêtent pas là. Brisé, il ouvre des perspectives…

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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