Sur la valeur marchande d’un être humain

Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de vous vendre, mais ça n’est ni du gâteau, ni de la tarte, ni ce que vous voudrez, acheté avec vos petits sous à vous que vous aurez durement gagnés à la sueur de votre front ; à la sueur du front, des aisselles et des miches d’autrui si vos petits sous sont moins petits que ce que vous en contez au contrôleur des impôts qui oubliera éventuellement de savoir compter si votre main a su glisser avec habileté une enveloppe kraft ni trop bombée (cela signifierait qu’il s’agit de ridicules petites coupures), ni parfaitement plate (les chèques ne sont pas acceptés).
Qu’on ne se méprenne pas sur ce que je raconte, et lorsque je parle de se vendre, c’est bien de le faire comme on le fait d’une vulgaire marchandise, même s’il s’agit de viande, d’autant plus s’il s’agit d’une marchandise vulgaire, ce que je suis, ne m’en déplaise, et pire, une vulgaire marchandise vulgaire.
D’un commun et d’une banalité affligeante je suis aussi ordinaire que la cuistance qu’on sert aux trouffions, à ce point ordinaire qu’on la dénomme l’ordinaire. Aussi peu ragoûtant que ces galimafrées ou ragougnasses servies à la louche –plof !– par des bidasses d’une propreté douteuse auxquels une absorbtion inconséquente de  gros rouge a piqueté l’ingrat visage de pétéchies, mot charmant qui évoque l’air pur du Soissonnais… une acné indélébile, des ongles perpétuellement en deuil et des oripeaux dont les heures de gloire remontent à la belle époque des années 70, ce qui fait belle lurette, ne me laissent d’aspect appétant que celui d’un salopiot de maquereau pour une gentille morue, d’une bouche édentée pour une fine de Claire –huître que tout vrai écailler, fut-il laid, ne peut que conseiller–, d’une fiole de présure sans traçabilité pour un lait bio dans sa topine de grès qui n’a nulle envie de se voir transformé en l’écailler fromage, fut-il blanc, couleur des frimas où on se les caille les gèle. Brève, comme disait Bertrade de Laon, fille de Caribert, comte de Laon, autrement nommée Berthe au grand pied, qui le prit avec Pépin ; ou bref, comme l’aurait pu dire Pépin, je vous laisse imaginer le tableau. Ajoutez l’ardoise que je me suis suspendue au cou avec une ficelle rafistolée pour y écrire maladroitement le prix TTC, et fermez le ban. Sans sourire, s’il vous plaît, ni persifler.

Ni vous gausser, car que vous le vouliez ou non, le prix est honnête et justifié. Je n’ai pas fait une étude de marché pour rien. Plus exactement, étude que j’ai fait faire, pour moins cher que ce que j’avais d’abord envisagé. Un pro de l’étude de marché. C’était écrit blanc sur noir, avec des lettres et des chiffres bellement tracés, sur l’ardoise qu’il portait au cou. Il était à vendre, bien évidemment, comme tout un chacun, et je l’avais acheté, puis soldé quand il eut achevé sa tâche, un prix honnête qui m’avait permis de m’acheter une ardoise sans en laisser comme cela m’arrivait ordinairement de rata d’ordinaire souvent, notamment au troquet du coin, qui n’est qu’un substitut du bistroquet bien trop long à prononcer quand on en est à la énième tournée, donc au-delà de 11.

Le négoce, c’est le contraire du goce, et le gosse, on sait que ça ne pense qu’à jouer ou rêvasser. Le négoce, disais-je écrivais-je , c’est une rencontre entre une offre et une demande, ou le contraire. Rencontre censée se solder, qu’il s’agisse de soldes, d’offres promotionnelles, ou de tout autre type de vente, par une transaction financière dont les effets perceptibles sont que le vendeur se voit recevoir des morceaux de papier avec de jolis dessins et des chiffres idiots qui ne veulent rien dire ou de simples rondelles de métal de mauvaise qualité, même pas percées, donc intuiles pour le bricolage, papier ou ferraille soit disant argent qu’on raffle content pour argent comptant, alors qu’il n’y en a pas le moindre spermatozoïde. En échange, l’acheteur se voit recevoir un produit dont il n’a pas besoin, et dont la valeur est censée correspondre au montant de la transaction, donc d’une valeur si proche de zéro qu’elle n’est pas loin d’être nulle. L’argent trans-actionné grâce à un mouvement devenu perpétuel (Ah, nom ti dieu, faut que je m’y achète, faut que j’y aie) de va et vient entre la main fébrile et angoissée d’un vendeur toujours âpre au gain (parce qu’il a besoin de sous pour acheter d’autres choses qui n’auront pas plus de valeur que celles qu’il a vendues), et celle fébrile, mais pas pour les mêmes raisons, et un rien réticente de l’acheteur que quelque chose en lui sait pertinemment n’avoir point de valeur puisque n’ignorant pas que ledit argent est sans valeur, qu’il ne représente rien, si ce n’est le petit plaisir illusoire d’avoir dépensé sottement quelques instants précieux qu’il aurait pu passer à ne rien faire d’autre que se sentir respirer et jouer pour de bon, au lieu de jouer à ce jeu de dupes qui consiste à consommer. C’est pour cela que les gens ont toujours l’impression de se faire arnaquer lorsqu’ils achétent quelque chose, un bien, comme on dit. Consommation, car il s’agit bien de consommation, cette dévoreuse qui nous consume, et ce faisant, avantage indéniable pour les rats, leur fait faire des économies. Une consumation qui, poussée au paroxysme, comme elle l’est au jour d’aujourd’hui (précision qui permet d’être sûr et certain qu’on n’est pas au jour d’hier, ni à celui de demain) nous réduit en cendre, ce qui, la morale est sauve, amène la ruine aux entreprises d’incinération et similaires qui perdent ainsi une part de marché, amen.

Au marché.
Me voici guettant le chaland, quêtant l’oeil expert qui saura reconnaître en moi le produit dont le rapport qualité/prix est  gage d’une bonne affaire. Je ne suis pas cher, le prix affiché faisant foi, et laisse supposer que je ne vaux pas grand  chose, ce qui est vrai. Du moins dans ce système de marché où l’être humain a été ramené au rang de babiole made in China.
Sur l’étal d’à côté –un lit de camp– trônent des objets manufacturés, façon de parler, la main de l’homme étant aujourd’hui plus prompte à plonger dans un portefeuille que dans le cambouis. Certains sont étiquetés, d’autres non, mais qu’importe le prix quand le bien proposé à la vente est qualifié d’incontournable. Camelote qui n’a pas besoin de se vendre pour être achetée. Moi si, et malgré le prix affiché sur ma belle ardoise, aucun acquéreur ne se présente. Ils ont vidé leurs poches sur l’étal voisin.
Ne desespérons pas, me suis-je dit, et faisons l’article. Ce qui n’a donné pour tout résultat qu’indifférence, quolibets ou mépris qui ont redoublé lorsque j’ai écrit “en solde” de ma main emplie d’espoir, sur ma belle ardoise.

Je le sais : je ne vaux pas grand chose et, d’une certaine façon, je le vends on ne peut mieux, ce qui ramène ma valeur marchande à zéro. La même que celle des princes, des grands ou insignifiants de ce monde. Je parle bien de valeur marchande.

Et alors ? Alors j’ai balancé un formidable coup de pied dans l’étal d’à côté, j’ai saccagé ce que je pouvais, mis en miettes les rares invendus qui n’avaient pas trouvé preneur, en ai joyeusement piétiné les restes puis jeté au caniveau l’ensemble de la recette de ces marchandises dont je venais de comprendre la vaine utilité. 
Je me suis remballé, j’ai effacé d’un coup de manche le prix que je m’étais fixé puis ai regagné mes pénates.
C’est en arrivant chez moi, une piaule au dernier étage, que je me suis rendu compte que j’avais oublié de ramener mon lit de camp, mon lit. 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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