Vieillesse, amour, mémoire et déchirure

Pov’ type, je me suis dit en me reconnaissant dans le miroir. Je ne suis pas le seul à m’y reconnaître, mais je suis bien le seul à m’y reconnaître en tant que moi. Vous, vous vous y reconnaissez en tant que vous, pas en tant que moi, faut pas tout mélanger. Et attention, hein, les simagrées, ces cache-misère de la mauvaiseté, comptez pas m’en conter, même pour moitié prix qu’on sait, vous comme moi, que le calcul du prix, c’est pas les méandres des entourloupes qui lui ont manqué. Entourloupe, si le mot tu vois pas d’où il vient, faut t’offrir un microscope.
Après, j’ai quand même été pris d’un doute, de ceux qu’on se dit que quand la foi elle est partie, que c’est point la peine d’aller vérifier s’il en resterait même qu’une miette. Parce que, après tout, c’est pas parce qu’on se reconnaît dans un miroir que c’est une preuve que c’est nous, d’autant que pour être nous faut être plusieurs, deux au minimum, à c’que je sache. Puis le miroir, qu’est-ce qui me dit qu’il est pas déformant ? Et si jamais quelqu’un me le dit, qu’est-ce qui me dit que c’est pas un fabricant chinois, que le bio il sait pas ce que ça veut dire, que c’est mal fait, de guingois et tout, avec en plus des malfaçons ou pire, des contrefaçons, parce que je veux rien trop dire, mais les Chinois, hein ! je veux bien qu’on les aurait attendus pour, je sais pas, les feux de Bengale, par exemple, mais c’est quand même pas eux qu’ont inventé le fil à couper le beurre en été, ni la poudre à canon, celle que quand tu y mets de l’eau ça te fabrique du pinard, oui oui oui, j’ai bien dit du pinard. Remarque j’te parie qu’il y en a qui sont pas loin de croire que l’eau, c’est les Chinois qui l’ont inventée, les cons ! L’eau, ça risque pas qu’on les ai attendus, qu’en 67 on y avait déjà au robinet depuis déjà un bail. 

Enfin, bref. Pov’ type, je me suis réitéré, tu t’es-t’y vu ? Tu t’es-t’y bien vu ?
Et merde, que je m’ai dit en me voyant, d’abord je sais même pas comment je m’y suis pris puisque j’avais pas mes lunettes sur le nez, là où c’est que je les mets, en principe et d’ordinaire, ce qui faisait deux raisons valables que je m’étonne de leur absence.
Germaiiiine ! j’ai gueulé, à cause qu’elle a plus toute sa comprenaille, pas qu’elle soit bête, encore que, mais à c’t’âge, la presbyacousie c’est pas tant rare, vous verrez si vous avez encore toute votre tête. Mais on vous y attend, au tournant, vous faites pas de souci.
Germaiiiine ! j’ai regueulé, à cause d’un contentieux avec les voisins, que la bonne femme… j’aime autant rien dire, sinon faudrait que je m’étende, bref c’est juste pour le plaisir de l’emmouscaille, histoire de rigoler, quoi.
Ils sont où mes lorgnons ? j’te prie.
Lesquels, de lorgnons ? elle m’a demandé, quand ça a été son tour.
Ben les miens, c’te blague, je lui ai dit en lui demandant si elle me prendrait pas pour plus demeuré qu’elle.

Ah ben tiens, v’là aut’ chose, elle a répondu, la trogne toute chiffonnée d’un coup. Des lorgnons, on n’en a jamais vu la couleur, ici, et t’en as jamais bien portés. Non mais c’est quoi c’te nouveauté, j’te jure qu’il fait pas bon d’d’venir vieux.
Puis elle s’en est retournée à sa tâche, je sais pas laquelle, une de bonne femme, comme repriser les culottes ou les chaussettes. Ou la cuisine, comme ça s’est mis à sentir le chou.
Après, je peux jurer de rien, mais je l’ai entendue marmonner des trucs dans sa barbe puis décrocher le téléphone. Docteur, qu’elle a commencé à dire à çui qui devait être un docteur, sinon je vois pas pourquoi elle l’aurait appelé docteur. Les histoires de Germaine, c’est les siennes, ça me regarde pas, surtout celles au téléphone, qu’elle raconte en catimini. 
J’ai poussé le battant de porte pour pas entendre ses fadaises, me suis servi un canon de vin bouché que j’avais débouché ce tantôt.

Qu’est-ce que tu nous fais avec c’te mallette ? je lui ai dit en la voyant rappliquer avec la petite valise en tissu écossais, celle qu’une fois je l’y avais vu glisser une chemise de nuit, deux caleçons et deux tricots de peau, allez savoir pourquoi. Dans une poche sur le dessus, elle y avait même glissé deux trois photos d’enfants, des photos des enfants, je crois bien. Tout Germaine, quoi.
Tu comptes te rendre où, avec ça ?
Elle a reniflé. ça devait être à cause de la poussière, puis elle s’est mouchée un grand coup. Elle est venue debout derrière moi, a posé ses mains de racines tavelées sur mes épaules. Deux trois petites gouttes se sont écrasées sur mon front.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Vieillesse, amour, mémoire et déchirure

  1. celcel dit :

    R’né, j’po plus l’supporter. Son gros nez y sent l’vin, et y se croit pu malin qu’les autres. Et pi, y pête tout l’temps. Faut dire qu’y faudrait qu’j’arrête un peu d’faire du chou. Salut R’né. Moi j’me câââsse avec un môssieur. Un vrai. Le docteur. Alcoolique aussi, ouais, mais bon, après 90 ans, les hommes ça se fait rare.
    Adieu R’né. Signé : Germaine.

    • P’têt ben qu’i pète, le René, mais dans le ton et en rythme, c’qu’est pas donné à tout le monde. Le René, je sais point si c’est moi, mais laisse-moi me dire qu’il se marre, le René, pace que le docteur, je veux pas dire, mais hein… tu vois ce que je veux dire. Quant à la Germaine, laisse-moi te dire qu’elle va vite déchanter. Enfin, moi je dis ça comme ça, mais on verra.

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