Ce que vivent les morts

Voilà ce qu’il va se passer. Voilà ce qu’il se sera passé : rien. Comme d’habitude, preuve que ç’aura bel et bien été la fin du monde. Une fin du monde, encore une. La der des der comme on aura pris l’habitude de dire.
Trois jours plus tard, alors que seule la nuit subistera –difficilement–, ce sera l’hiver. Il neigera des esprits, les âmes seront gelées et on pourra faire du patin à glace dessus si on n’avait pas oublié de les enfermer dans une des boîtes de Pandore que les hypermarchés auront mises en vente, dès le 7 décembre, en prévision des cadeaux de Noël qu’on aura pensé, le 24 du même, à glisser dans de jolies boîtes à domino. … en sapin.
Les gramophones, faut pas croire, rare qu’ils n’aient plus le moindre souffle de ressort, surtout si un René Fallet, de passage chez son pote Jojo, l’aura remonté l’instant d’avant la toute dernière fin du monde.

Les copains affligés, les copines en pleurs,
La boîte à dominos enfouie sous les fleurs,
Tout le monde équipé de sa tenue de deuil,
La farce était bien bonne et valait le coup d’œil.
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
L’enterrement paraissait officiel, bravo !
Le mort ne chantait pas: « Ah! c’ qu’on s’emmerde ici ! »
Il prenait son trépas à cœur, cette fois-ci,
Et les bonshomm’s chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Éloi bande encore ! ».
Les Quat’z’arts avaient fait les choses comme il faut :
Le macchabée semblait tout à fait mort, bravo !

Et quoi d’autre ? je vous le demande.
Chute, ne dites rien. Chut.
Chute, sans doute. Celle du défunt lambda, se rendant compte qu’il n’y a rien après (déjà qu’il n’y avait pas grand chose pendant, il ne sera pas trop déboussolé) et se demande comment il peut s’en rendre compte, puisqu’il n’y a rien. Rien serait-il quelque chose ? s’interroge-t-il, ne pouvant poser de question à autre que lui-même, donc à quiconque.

Chute aussi. Pour qui s’imaginait L’INSTANT D’AVANT (excellent titre de film, merci de me le faire remarquer) un « monde », un « territoire », un « lieu » que son imaginaire chrétien accro de l’emblème christique poisscailleux et ses talents de décorateur de comédies musicales se représentait plus idyllique encore que celui dépeint par la pub Ricoré (Le soleil vient de se lever, on est heureux de retrouver l’ami Ricoré, l’ami du petit déjeuner…). Las, il en est loin, le bougre, qui se retrouve largué dans un nuage d’une ouate coaltaresque qui lui englue l’âme jusqu’au tréfond. L’enfer, c’est comment ? Finit-il par demander à un garde chiourme armé d’une canne à pêche dont l’extrêmité du fil nylon est armée d’un mortel hameçon. Dont il ne peut que se foutre, vu qu’il est déjà mort, mais ça ne résout pas son problème.
Pavé de bonnes intentions, lui répond le pêcheur heureux d’avoir fait une bonne prise. J’en ai un, j’en ai un ! gueule-t-il à l’envi.Comme si c’était extraordinaire.

Chute encore pour qui ne s’attendait à rien, et qui, découvrant qu’il n’avait pas tort, mais déçu de s’être fait une idée moins sotte qu’il n’y paraît de l’après vie, regrette de ne point s’être trompé dans son analyse prospective. Pourtant, se dit-il, si je m’attendais à rien, comment fait-ce que, découvrant qu’il n’y a effectivement pas plus d’après que de beurre au cul (expression qui montre ses limites et nous permet de comprendre pourquoi il en est arrivé à ces affres, et pourquoi en lieu et place d’un quelconque Eden, il ne trouve que ce qu’il est capable de trouver : peau de zeb)… comment fait-ce que je m’en rends compte. Prise de conscience comptable et vulgaire d’un banal non croyant.

Chute encore pour qui ne se faisait aucune idée de ce qui l’attendait, donc aucune illusion. D’illusion, il n’en a pas. En est-il satisfait pour autant ?
Voulant l’interroger, je l’ai cherché partout, criant son nom en tous lieux et même là où la notion de lieu n’a pas cours.
« Roger, Roger, Rogééééééééé ! » ai-je hurlé plus fort que ne l’aurait fait un fort des halles vantant le poisson de sa timide voisine, lorsque celles de Baltard, paix à son âme, n’étaient pas encore passées de vie à trépas.
Vous voulez que je vous dise ? Je me suis fait une extinction de voix, c’est tout. Dieu merci, elle ne m’a pas occasionné de gêne, celle des feux ayant suivi. Un AVC, à force de gueuler.

Paraîtrait que la fanfare des Quat’z’arts a fait un bœuf à mes funérailles. Je dis funérailles pour me faire grandir, mais tout à fait entre nous, tout juste si c’était un enterrement, et la sépulture une simple mise en terre, je veux dire un semblant de mise en terre. Sans les équarisseurs (à l’époque, les savonneries manquaient de matière première à cause de la mode du végétarisme) venus récupérer mes restes qui n’avaient pas grand chose de beau, pas sûr que, de l’autre côté, on ne m’aurait pas présenté la facture.

Maintenant, faudrait demander à des philosophes ce qu’ils pensent de tout ça, mais de mon côte, j’en connais point, ce qui fait que j’en fréquente pas tant.
Béhachaile ? Si vous le connaissez, demandez-y donc ce qu’il en pense. De tout ça et des restes.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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