Avoir été mort

Je me rappelle avoir été mort. Sans aucun souvenir qui me permette de l’assurer, et même en supposant en avoir eu, pas sûr que j’en aurais eu les moyens, à cause des tarifs prohibitifs des assurances.
Quand je dis aucun souvenir, c’est pure exagération, une qualité héritée de mon père qui se disait originaire du midi alors qu’il était de la Creuse, département certes plus méridional que le Pas-de-Calais, mais faut pas exagérer.

Des faits ! Vous entends-je me demander, ignorants que vous êtes.

De l’autre côté, on the other side of the street, comme le disent de rares amateurs de jazz, les faits n’ont pas lieu d’être : ils n’existent pas, pas plus que n’existe la mort, ni que celle-ci ait une quelconque réalité. La notion même de réalité, de l’autre côté, down by the river side, comme le disent les amateurs de negro spirituals (qui le sont moins que ce que certains le prétendent, les fats) ne se peut poser. C’est là le premier souvenir qui me vient à l’oreille, plus vite qu’une puce, le plus prégnant.
Pas bouger ! un deuxième vient : celui de ne pas me rappeler avoir vécu. Sujet à propos duquel j’avais interrogé d’autres trépassés : aucun n’avait le moindre souvenir d »un quelconque vécu. De l’autre côté, on ne se rappelle pas qu’il y ait jamais eu un quelconque autre côté. Autant dire que l’espace tridimensionnel est un leurre, faut pas croire tout et n’importe quoi.
Ce n’est pas tout, car pire, tous ignoraient et l’ignorent sans doute encore ce que signifie « avoir vécu ». C’est dire ! Le fait de prendre conscience d’être d’un côté, m’avait affirmé un haut responsable, empêche de se rappeler ce qu’il y a ou ce qu’il y avait d’un autre côté, en supposant qu’un autre côté ait jamais existé. L’autre côté d’un côté, ça veut dire quoi ?

Ce qui n’empêche en rien le fait, car c’en est un, du moins pour moi, que je me rappelle avoir été mort. J’accepte cependant que ce savoir m’ait été soufflé par un survivant, peut-être un de ceux qui, éplorés ou ravis de ma disparition de la grande scène illusoire de la vie, avaient jeté une poignée de terre sur mon cercueil avant d’aller boire un coup avec des potes pour oublier.
Ce qu’ont ont osé faire sans moi ces saligauds, je ne l’ai jamais oublié et ne l’oublierai jamais si l’éternité existe. Et si jamais ma mort n’est pas avérée par un solide souvenir et les preuves qui s’y rattachent, autant dire que ça va barder, merde alors ! Car aurais-je accepté telle avanie de mon vivant ? Fichtre non.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Avoir été mort

  1. fou du roi dit :

    Il faut suivre. Je me fais un café et j’y reviens.

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