Peser le pour et le contre

Avoir une voie tout tracée évite d’y aller par quatre chemins. C’est ce qui m’a été donné à vivre, mes seules hésitations, au demeurant incertaines, étant de me poser ces questions fondamentales : 1.J’y vas-t-y ou j’y vas-t-y pas ? 2. Je continue, j’arrête ou je rebrousse chemin ? Sachant bien que, qu’il soit sente, ferré, fluvial, maritime ou aérien, rebrousser chemin ne permet en rien de remonter le temps. Stupide, mon premier questionnement, car ma voie étant toute tracée, il est bien évident que j’y chemine déjà. 
Alors, réfléchis-je, continuè-je, m’arrêtè-je ou rebroussè-je chemin ?
Pèse le pour et le contre, me suis-je dit, philosophe. Pour chacune des trois possibilités. Mouais, et avec quoi me suis-je entendu me demander ? T’en as une, toi, de balance à peser le pour et le contre ? Et quand bien même j’en dégoterait une, de balance, qu’est-ce qui me dira qu’elle est juste ? Je m’y prends comment pour vérifier qu’elle est bien étalonnée? Je fais ça au pifomètre ? À l’oeil ? Et elle est fabriquée où, cette satanée balance ? En Chine ? Puis c’est quoi qu’il me faut comme type d’engin ? Une romaine ? Une à fléau ? Une balance à pesons ? 
Commence avec une Roberval, me suis-je entendu dire. Une fabriquée en France, NF, SGDG et tout le bastringue certifiant. Tu as deux plateaux, un pour poser le pour, un autre pour peser le contre. Vérifie d’abord qu’il n’y ait pas besoin de tarer un des deux plateaux. C’est pas rare qu’il y en ait un des deux moins lourd que l’autre, ou le contraire. Je veux dire qu’un des deux peut se trouver être plus léger que l’autre, ce qui fait que ce dernier est plus lourd que le premier. 
Ouais, et je fais comment pour voir s’ils font ou non le même poids, je les pèse ?
Utilise un niveau. Tu devrais en trouver du côté de la gare, au passage. Demande au garde-barrière.

C’te blague, m’a dit le garde-barrière, avec les dénivelés qu’il y a ici, c’est pas les niveaux qui manquent, manquerait plus que ça. Mais mon p’tit gars, faut pas compter que je t’en donne, à cause de la sécurité. C’est pas de mon ressort d’en enlever, à cause que j’ai pas le niveau qu’il faut pour y faire, que mes notes en calcul m’ont fait barrière à l’obtention de mon certificat de conformité au poste de garde-barrière chef. C’est pas que je voudrais pas, mais j’ai pas autorité. Faut voir avec la direction. 
Laquelle ? Je lui ai demandé. La bonne, il m’a répondu. J’ai fait semblant de m’y rendre, et pendant qu’il rentrait dans sa cahute de garde barrière à s’y faire cuire des choux qu’on lui rapporte de Bruxelles (parce qu’il est sur la voie qui y mène, dans un sens, et en revient dans l’autre), demi-tour vite fait, à croupetons, et hop ! je n’ai plus eu qu’à en prendre un. En priant qu’il n’est pas du genre à coincer pas sa bulle.

Pour le niveau, c’est bon. Me reste à trouver une Roberval. Ma femme de ménage, m’exclamè-je, surpris d’avoir autant de ressources. Une maîtresse femme qui fait les confitures comme pas une, et dieu sait que, pour les confitures et le dosage du sucre, faut pas rigoler. Je file la voir. J’aurais dû m’y attendre, elle n’a pas l’ombre de la moindre Roberval. La Roberval, j’en avais bien une, léguée par ma grand-mère, qu’elle me dit avec une mine déconfite. Vous seriez passé il y a encore vingt ans, je dis pas, et je vous l’aurais prêtée sans encombre, surtout qu’elle était pas tant grande. Non, non, non, j’en tiens plus, de Roberval. Mais je veux bien vous prêter celle de ménage, à moins que vous préféreriez celle semi-automatique de mon feu charcutier de mari. Sinon, j’ai bien un pèse-lettre que je tiens de mon feu facteur d’amant, mais ça dépend de ce que vous avez à peser. Chacune peut faire, en fonction. Faut voir le pour et le contre.

Le marché ! Un maraicher sans Roberval, c’est comme un train sans wagon de queue, ça n’existe pas. C’est ce que m’a dit un jour Bébert, un pote qui fait dans le légume. Il tient un banc sous le lavoir qui tient lieu de marché couvert les jours où ça flotte. Pour pas se fatiguer, parce que c’est pas son genre, il le pose et s’assied dessus pour faire l’article, à côté de ses cageots de choux de Bruxelles qu’il traficote avec le garde-barrière.
Je m’y rends. « VAL, fruits et légumes », C’est son enseigne, une feuille de carton ondulé. Salut, Robert, que je lui dis. Salut, qu’il me dit. Dis-moi, que je lui dis, tu pourrais t’y me rendre un service ? J’ai des trucs à peser, alors, que je me suis dit, le Robert, sûr qu’il saura bien vouloir y peser. Je lui explique, l’histoire de peser le pour et le contre pour décider si je dois continuer, arrêter ou rebrousser chemin.

C’est là, alors qu’on allait prodéder à la pesée, que je me suis rendu compte que j’étais infoutu, mais fichtrement infoutu de savoir ce qu’était le pour et ce qu’était le contre. Ouais, ouais, ouais, vous pouvez rifougner en vous moquant, mais montrez-y moi comment vous vous y prendriez, vous, pour savoir duquel c’est qu’il s’agit. Vous faites moins les fiers, hein !

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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3 commentaires pour Peser le pour et le contre

  1. fou du roi dit :

    Bien vu et bien barje. Pour différencier le pour et le contre, il suffit de les mettre face à face. Celui qui agresse l’autre est le contre. CQFD

  2. jipy dit :

    Pour et contre, c’est fastoche. Ce qui est pour n’est pas contre, et ce est contre n’est pas pour. Par exemple : Seul contre tous , c’est exactement le contraire de tous pour un. Mais alors le un pour tous ce ne peut être que de l’art Tagnan. Or les œuvres d’art Tagnan, on ne sera contre qu’en cas d’inculture. Qui pourra donc être contre ? Envers ? Envers est contre tous comme chacun sait . Donc Envers et Seul : même combat, mais alors Seul n’est plus seul donc ça ne marche pas. Finalement c’est plus difficile qu’il n’y paraît .

    • Mouais… Mais le problème n’est pas là, et tu le sais, mais ce n’est pas parce que tu es là que tu n’es pas las, et le vicieux de Versailles.
      Le problème, c’est que je suis contre le pour, voire même contre les pour, tandis que d’autres, sans doute des idiots, sont pour le contre, voire pour les contre, que tu connais, soit dit en passant sur le trottoir d’en face, car justement, on risque, sur celui o^c’que c’est qu’on marche bêtement le nez en l’air, de tomber contre quelqu’un qui est pour, ce qu’on nomme habituellement rencontre. Et on peut finir à se retrouver contre quelqu’un qui est pour, ce qui est catastrophique, on ne le dira jamais assez. D’où l’intérêt qu’il y a à toujours marcher sur le trottoir opposé (alors qu’il n’est pas contre) à celui sur lequel on marche. Ainsi, les seules personnes sur lesquelles on risque de buter, sans avoir à les buter pour qu’elles nous laissent passer notre chemin, sont celles qui sont contre les contre. Et attention, qu’on ne me fasse pas dire que moins + moins (- plus -, donc) égale + (= plus), sinon comment se sortir de cette situation ou, alors qu’on vient de changer de trottoir, la cheminée qui se pète la gueule du 85e étage du gratouille-cieux et qui était censée tomber sur le trottoir qu’on vient de quitter, se voit dévier sa route par le « Ho, là, poussez-vous que je passe », lancé à forte voix en direction de celui qui vient de nous remplacer sur le trottoir d’en face de celui d’en face de celui d’en face de celui d’en face de celui d’en face de celui d’en face…. et crack boum hue (dia!), encore un carreau de cassé, plus le bout du nez, alors qu’on n’est pas facteur et qu’il n’y a pas plus d’avion à réaction dans l’azur que de poil au menton d’un ver de terre (quoique j’en ai connu un dont le système pileux s’était développé à la suite d’un choc émotionnel, un jour que, traversant la rue, une cheminée s’était écrasée à ses pieds, pieds qu’on sait fragile, le verre, faut faire gaffe.
      Alors, hein ? Il dit quoi, maintenant, le bougre ? Et ben i dit rien, parce qu’il a plus rien à dire, et voilà tout.

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