Un suicide en pente douce

« Vous avez une ordonnance ? » m’a demandé le patron de la boutique. Je n’ai jamais fait l’armée, à cause d’une malformation congénitale, et si on m’avait quand même accepté, je ne vois pas comment, avec mes problèmes psychologiques, je m’y serais pris pour devenir officier. Caporal, à tout casser, et un caporal, ça n’a pas d’ordonnance. Ce que je lui ai expliqué. « Ordonnance du médecin, je veux dire. On délivre rien sans ordonnance, c’est comme ça, c’est ainsi, c’est la  loi, j’y peux rien, c’est pas que je voudrais pas, mais hein, les affaires, c’est les affaires. J’ai déjà eu assez de mal pour obtenir la licence, alors, je suis désolé, croyez-le bien, mais pas d’ordonnance, pas de marchandise ! » m’a-t-il dit avant de me raccompagner jusqu’à la porte de sa boutique.
« Et avec ça ? » je lui ai demandé en brandissant la liasse de billets sortie de ma poche plus vite qu’un lapin du galurin d’un magicien. Échangée la veille contre quelque marchandise que punaises de bénitier et autres avaleurs de parapluies réprouvent, je n’en dirai pas plus.
Il s’est frotté les mains intérieurement –ça se voyait comme une péninsule au milieu de la figure–, est devenu affable et sirupeux. « Des comptes à faire, je vous laisse Appelez-moi si vous voulez un renseignement. » m’a-t-il dit avant de se planter, crayon en main, derrière sa caisse.
J’ai parcouru les rayonnages, compulsé fiches explicatives et notices détaillées, sorti de leur boîte en carton plusieurs articles, en ai demandé le prix, sans parvenir à me décider. Choisir un cadeau pour quelqu’un n’est pas une mince affaire.

« Faut que je réfléchisse. Vous fermez à quelle heure ? » j’ai demandé au boutiquier. « Ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 » Il m’a répondu. « À cause de la demande. C’est qu’il n’y a pas d’heure, pour ça. Vous avez trouvé votre bonheur ? ».

— Le modèle sur l’étagère du fond pourrait faire l’affaire, mais je vais demander son avis à…
— Excellent choix. Avec garantie. Mais maintenant, je serais vous, je le retiendrais. Les clients se l’arrachent, et il n’y en a plus que deux. Un petit accompte vite fait, et je vous le mets de côté tout aussi vite fait.

Il m’a remis un catalogue généreusement illustré, du noir au blanc en passant par quelques vilains gris, avec les tarifs. Sur très joli papier jaune pipi, du recyclé, en provenance d’une usine d’équarissage qui fait aussi dans le papier. Longeant la devanture d’un noir profond ordné d’arabesques d’argent pour m’en retouner à mon annexe, j’ai jeté un œil sur les panonceaux écrits d’une main habile autant qu’âpre au gain :     

Notre vitrine est petite, mais notre choix est grand                                                                 Tous nos articles sont vendus avec une notice détaillée
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Le dernier, où auraient pu s’étaler les caractères s’ils avaient été d’une taille honnête, stipule que,  n’en déplaise à Louis Ferdinand Céline, La maison ne fait pas de crédit.

L’annexe. Trois potes sont déjà amarrés au bar. Un zinc qui ne risque pas de s’envoler. « La même chose ? » me lance Poivron, le patron, qu’on appelle comme ça, parce qu’avec sa face rubiconde de poivrot et le fait qu’il est rond comme une bille du matin au soir, ça lui va mieux qu’un gant à un pis de vache. Inutile de répondre. Les potes et moi, ça ne peut pas être autre chose que « la même chose ». Eux aussi me demandent si j’ai trouvé mon bonheur. Je leur parle de l’ordonnance –obligatoire–, de l’honnêteté sans faille du boutiquier et de son observance de la règlementation. Le catalogue posé sur le comptoir, chacun y va de ses commentaires, donne son avis. Jojo dresse une liste des articles qui nous semblent douteux, un peu cheros ou moins faciles à utiliser qu’une paire de ciseaux pour droitier. Pour un gaucher, ça lui apprendra.

1. Disjoncteur différentiel –pourri, car spécialement déréglé. L’installer ne nous branche pas, d’autant que ni lui –Jojo–, ni Bébert, ni Fred, ni moi n’y comprennons quoi que ce soit en électricité. Quant à le faire installer par un professionnel en cheville avec le boutiquier, des nèfles ! On a autre chose à faire du pognon. La preuve…

— Patron…
— La même ? C’est comme si c’était fait.

2. Fusil à lunette. D’abord il y a le prix. Il y en a qui ne s’embêtent pas ! Sans compter qu’on en à rien à faire d’un tir de précision. Le boulot qui nous attend, c’est pas du genre snipper.
3. Train (locomotive et ses trois wagons), rails compris. Qui c’est qui va le conduire ?  Et le mettre où ? Dans le champ de maïs du Foé ? Déjà qu’on y entrepose les vieilles guimbardes. Quant au prix, ça bat tous les grands prix.
4. Cirrhose. De qui se moque-t-on ? Le père machin, le boutiquier, personne ne l’a attendu pour s’en faire une, de cirrhose. Surtout pas Lulu, le pote à qui on a décidé d’offrir son billet de transport et à qui je dois ma visite à la boutique.
5. Tumeurs cancéreuses. C’est du pareil au même que la cirrhose. Avec celles qui  lui ont envahi la prostate et qui font le siège de ses organes de génération, comme disent ceux qui parlent pointu comme un suppôt de Satan, il est largement servi, le Lulu. Et vu que ça traîne en longueur, tous les desespoirs sont permis.
6. Sèche-cheveux. Avec ce qui lui reste sur le caillou, sûr que ça risque de rigoler dans les chaumières si on y apprend de quelle façon il se sera envoyé en l’air. Et pas la moindre envie qu’un ersatz de Claudettes locales et bouseuses viennent jouer les pleureuses.

— Hé ho, le Poivron, ça vient, oui ou quoi ?
— Voilà, voilà. C’est quoi que vous faites là ?
— On se demande ce qui te plairait, au cas où… Mais non… c’est pour Lulu.

Restaient une bonne trentaine d’articles pouvant éventuellement faire l’affaire : chaîne avec son plot en bêton – corde de chanvre pré-nouée, vendue avec tabouret – corde de chanvre simple (15€ le mètre linéaire) – « Expéditif », un kit premium – bouillon d’onze heures – fiolons d’acide – revolver 9mm, chargé – kit de sabotage des freins et de la direction – cheminée sans conduit d’évacuation des fumées, avec son lot de poteaux téléphoniques débités en bûches – lampe à souder – cuisinière à gaz à flammes auto-extinguibles – « kit à dessouder » comprenant 1 revolver munitionné, 1 couteau d’écailler, 1 sac en plastique d’une contenance d’environ 12 litres pouvant contenir une tête lambda – « kit mort douce » constitué d’un lecteur MP3, d’un choix de discours électoraux, de sermons et d’un office religieux à choisir parmi 5 confessions – etc.
Un menu fort alléchant où trouver chaussure à son pied, mais… L’adresse de la boutique, c’est un ami, aujourd’hui cloué dans son fauteuil roulant, qui me l’a refilée. Client fidèle, son dernier achat s’était porté sur Expéditif, un kit en promotion, made in China. Notice traduite du Chinois en Français en passant par le Swabili, le Coréen, le Farci… avec les erreurs d’interprétation qu’on peut imaginer. Bref, alors qu’il aurait dû être dénuqué, avoir la gorge tranchée et être mis en charpie par un astucieux système explosif, il s’était retrouvé paralysé des membres inférieurs, brûlé au 3e degré, avec un méchant torticolis. Sorti de l’hosto, il avait été traduit en justice pour dégradation des biens d’autrui. Desespérée, sa femme avait pris un amant, un sale type à qui sa boîte de pompes funèbres permettait de vivre en grande pompe ou sur un grand pied, si on préfère.

« Vous sss… savez quoi, les ggg… gars ? » a dit Poivron aviné et l’air tout à coup inspiré. « Luuuulu, on nnna ta c’qui… on nnna tout c’qui  faut ici. »
On s’est regardés, interloqués comme une poule qui cherche son œuf qu’elle a cru pondre alors qu’elle n’a qu’une gastro chopée à cause de la promiscuité. Puis un par un, on a opiné, et quand on a tous eu opiné, on a gueulé un grand « mais c’est bien sûr ! » 

Pour le guérir une fois pour toutes, on s’en est allés quérir Lulu.
« L’est pas transportable, bande de salopiots », a gueulé la concierge. « Vous allez nous l’achever ! »
« Dame oui ! » on lui a répondu en nous marrant comme des baleines. 

On a éclusé jusqu’à pas d’heure, jusqu’à ce que le niveau soit au top pour permettre le passage. Lulu était aux anges, et sûr qu’il y est encore.
La boutique, je n’y suis jamais retourné. Je veux dire en tant que client.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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