Le danger des imprimantes

Vacherie d’imprimante. Elle vient de me dévorer la moitié des mots, et ceux qui restent sont comme bouffés par les mites. C’est pas la première fois qu’elle fait grève, mais jamais elle n’était allée aussi loin.
 Je la débranche, j’ouvre le capot, je cherche ce qui pourrait foirer : rien. Rien de visible. Je la secoue, la retourne, la secoue encore : rien. En tout cas, rien qui, au premier abord, puisse entraver la mécanique. Des cochonneries sont tombées sur la moquette, une poussière noire collante, avec des petits morceaux qu’on dirait des bouts de charbon. L’aspirateur, vroum ! Et vlan, un truc vient de boucher le tuyau. Je le secoue : rien. Je débranche le tuyau, y passe le manche à balai. Un objet anguleux en tombe. Un quasi triangle noir, avec une barre au milieu, comme un A majuscule. Un accessoire de jeu du gosse, me dis-je. Va m’entendre ! 
 L’imprimante, puisqu’elle est ouverte, autant lui donner un petit coup d’aspiro. La petite brosse emmanchée, c’est parti. Vroum. Drôles de bruits : cling – clang – dzing – zrwluip. L’aspiro n’est plus de prime jeunesse, c’est vrai. Je remets le capot de l’imprimante, la rebranche. Va savoir si c’était pas le jouet du gamin, après tout, me dis-je plein d’espoir, mais en me promettant de lui filer une taloche.
Je lance une nouvelle impression. De la bécane qui tremblotte comme c’est pas possible sortent les mêmes bruits que ceux de l’aspiro : cling – clang – zrwluip – dzing, plus des cla-cla-cla-clac toc. La feuille est éjectée : c’est pire que tout à l’heure. Vacherie de vacherie de merde. Des mots sont hachés ou envolés, des phrases tronquées et des chiures de mouches parsèment les interlignes. Y aurait-il de ces sales bêtes dans la bécane ? Ben voyons !  Et je dois absolument poster ce que j’ai écrit. Remerde de vacherie de merde ! Tout recopier à la main ?
Quand même bizarre, me dis-je, en faisant le constat suivant : 1. les mots absents sont ceux qui ont le plus de présence dans mon texte original, et sans lesquels celui-ci perd teneur et réalisme. 2. les lettres de certains mots se sont retrouvées interverties pour former d’intéressantes anagrammes. 3. des chiures de mouche, plus exactement des poussières de toner, ont mis en évidence, par un soulignement maladroits deux palindromes du tonnerre. 4. Quelques lettres habilement interverties ont formé de fines contrepèteries sans aucune vulgarité, ce dont j’aurais été incapable. 5. Les mots qui illustraient ou évoquaient des sons ont tous disparu : dzing (dans ma phrase : « ce fut le dernier dzing qu’émit sa cymbale, puis il mourut ») ; clang (dans la phrase : « s’adressant à monsieur Clang, le chef du gang, monsieur… ») ; zrwluip (dans la phrase : « Non, mon amour, je t’en prie, ne zrwluipe pas de suite ta fermeture éclair, nous n’avons pas fini… ») ; cla-cla-cla-clac toc (dans la phrase « me faites pas croire que votre pendule ne fonctionne pas : n’a-t-elle pas, à l’instant, fait cla-cla-cla-clac toc ? ». J’ai oublié « cling » ? C’est à la suite de la phrase où apparaît monsieur Clang, dont l’interlocuteur  n’est autre que madame Cling.

Le hasard ? Si vous voulez, mais un hasard à dessein, comme si une volonté, une conscience avait pris le contrôle de mon imprimante et en tenait royalement les rênes. Un semblant de chaos derrière lequel se tapit quelque esprit malin des plus aiguisés, peut-être prêt à fondre sur moi pour, pour… je ne sais.

Je redébranchel’imprimante, réouvre le capot, enlève les quatre toners, les unités de transfert et de fusion, le photoconducteur, tous éléments constitutifs de cette fichue imprimante laser. Pas un rouleau d’entraînement, pas une seule pièce, pas un seul morceau de plastique qui ne soit recouvert de lettres difformes, de mots incongrus, de noires sinuosités et de chiures de mouches. Des lettres et des mots qui se balladent, libres comme l’air, n’en font qu’à leur guise et semblent s’échapper lorsque je les veux épousseter. Les lettres rondes se défilent, se laissent glisser entre les rouleaux ; les majuscules à empattements ont beau résister et s’accrocher, l’aspirateur les aspire goulûment. 

Une intelligence mène le jeu. Une partie d’échec s’engage contre elle. Je coupe l’alimentation de l’ordinateur, le débranche. Enlève le câble USB qui relie l’imprimante à l’unité centrale, en clos le volet d’accès au chargement du papier. J’éteins les lumières du bureau, en sort, en ferme la porte. Un café me fera du bien.
Vingt minutes plus tard, c’est à pas de loup que je rejoins mon bureau. J’ouvre la porte en douceur, me laisse glisser à pas feutrés vers l’imprimante. Je la saisis plus délicatement que Charles Vanel ne le fait avec sa caisse de nitroglycérine dans Le Salaire de la peur. Direction la salle d’eau où j’ai fait couler un bain, non seulement pour tromper l’ennemi, qui m’aura cru occupé à vaquer à mes ablutions, mais aussi pour le noyer. 
Plouf ! Un grand plouf suivi de taches noires mouvantes qui tentent de remonter à la surface. En même temps que je touille l’eau à tout berzingue dans le sens des aiguilles d’une montre, je libère la bonde. Ni les lettres, ni les mots, ni les phrases stupides ne résistent aux puissants vortex que l’alliance de l’écoulement naturel et de ma leste main ont activés. Pour finir, je moleste allègrement l’imprimante, la cogne, la tabasse, la défonce, l’implose. L’eau enfin écoulée, je vide une bouteille d’alcool à brûler sur les débris de plastoque et les enflamme.

C’est quand même pas une imprimante à la con qui allait prendre le pouvoir. Ni me faire chier longtemps !
Je me sers une coupe, sors de chez moi, direction la papeterie librairie de mon quartier. Ce serait le diable que je n’y trouve pas de quoi écrire. 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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3 commentaires pour Le danger des imprimantes

  1. Jipy dit :

    Ce texte est du toner. Même à Brest, les rois de l’artichaut n’eussent pas fait mieux. D’ailleurs l’artichaut est de mèche avec l’engin sus-décrit car il traite aussi de feuilles. Et chacun sait combien la feuille est dure. Eve en a fait l’expérience.

    • Je ne veux pas apporter la contradiction, mais l’histoire d’Eve, tout à fait entre nous et le Vatican, tout le monde sait que c’est du bidon. Pas de lait, mais d’un truc qui y ressemble. D’ailleurs, observons une feuille de vigne de plus près. Non, pas le dessus, mais le dessous. Qu’y voit-on ? Une excroissance, une tubérence, un bitoniau d’une couleur rouge-vigne, ce qui ne surprendra personne, bref un appendice fièrement dressé et formant un angle d’environ non pas 90°, comme on le voit couramment, mais un angle de 120°. Mouais, me rétorquera-t-on taine et tonton, si on est de mauvaise foi, ça dépend dans quel sens on regarde la chose.
      Pour ce qui est de l’artichaut, par ailleurs bien plus froid qu’on veut bien nous le faire croire, je ne vois pas très bien de quoi vous parlez, le seul que je connaisse, Artie Shaw, de son vrai nom Arthur Jacob Arshawsky, était un jazzman qui faisait dans la clarinette, hélas mort dans les années 2000. S’était-il produit et reproduit à Brest même, comme ce que vous écrivez pourrait le laisser penser ? Je n’en sais fichtre rien et je m’en contrefiche. Ce soir je mange du chou fleur. Non, ne me dites pas que, sous prétexte qu’on en cultive aussi par là-bas dans ce pays de sauvages, ça n’est pas un hasard. Désolé, c’en est un.

      • La Mite dit :

        y-a du vrai dans tout ce que tu as écrit et on ne va pas se laisser em… par une imprimante!Na!J’attends la suite: le retour de l’imprimante

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