Le danger des chutes de neige

30 centimètres de neige, il est tombé. Pas de pelle à neige. Je file m’en acheter une au Bricofourbi du coin. En priant qu’ils en aient, avec tous ces connards qui feraient mieux de regarder la météo, ils y avaient dit dans le poste, qu’il allait neiger. La mienne, de pelle à neige, je sais pas ce qu’elle est devenue. La voisine, ça ne peut être qu’elle, sans gêne et tout. Attends que je me la coince, celle-là. Sonné chez elle, rien. Bigote comme elle est, elle doit être à confesse pour quelque malfaisance qu’elle n’aura pas omis de commettre.

Bricofourbi. On en a plus que deux, me dit un vendeur. Emballé, c’est pesé, je lui réponds. Les deux ? il me demande. Les deux, je lui dis. Ça empêchera un client déçu de se faire un lumbago, lui dis-je, empli de compassion.
Et me voilà à pelleter. Ça pèle, mais en deux temps trois mouvements j’ai vite fait de me réchauffer. La neige est dure comme du bêton, sauf par endroits où la pelle s’enfonce plus facilement que dans du rien du tout. Dur comme du roc, puis tout à coup, tendre comme de la barbe à papa, avec un bruit bizarre, entre crissement discret, chuintement, feulement et vagissement. Qu’est-ce donc que cela ? pourrais-je m’interroger si j’étais du genre à glander, mais devant l’immensité de la tâche, j’en reste à ma besogne : le pelletage. Dur, tendre, dur, tendre, avec parfois un zeste de résistance et comme l’impression que quelque chose ralentit l’avancée du chantier. Un monticule que j’ai érigé il n’y a pas deux minutes s’est défait comme un château de sable sous l’action de quelque mouvement de marée montante ou sous l’assaut de salines lames aqueuses et iodées. La neige au sol a presque repris place et forme initiales, étale, tandis que des flocons recommencent à tomber, sans bruit. Sans bruit ou presque. Sans bruit si ce ne sont des voix, de sourdes et faibles voix qu’étouffe la neige. Pas de vent, pas un souffle de vent, et pourtant, comme mus par quelque force surnaturelle, des flocons tombés au sol, d’aucuns se déplacent, se regroupent, se déplacent encore pour rejoindre d’autres groupes. À quel étrange phénomène suis-je confronté ? Quel surprenant sortilège ?
 J’observe stupidement la scène sans rien y comprendre lorsqu’un reflet d’argent accroche mon regard : une plaque de glace sans doute tombée du toit. Casse-gueule, me dis-je. C’est en me baissant pour le saisir afin de l’envoyer baldinguer du côté de chez la voisine que je les vois derrière le bloc de flotte qu’une tempérautre largement en dessous de zéro a transformé en glace. Certains essaient en vain de déployer leurs petites ailes gelées et collées par le givre d’altitude ; d’autres tentent de se réchauffer en se les frottant l’une contre l’autre ; d’autres encore tapent des pieds pour ne pas geler sur place : des anges. Des tas d’anges, des nuées d’anges, des tripotées d’anges. Qui me regardent sans aménité et de façon carrément méchante quand je leur tire la langue. Deux trois coups de pieds dans le tas les font se disperser, mais déjà, menés par un gradé que j’entends aboyer des ordres, les voilà qui se rassemblent avant de me faire front, les effrontés. Chaud ou pas, je me débraguette et les asperge d’un puissant jet d’or dont le seul effet est de faire fondre un rien de neige et de faire virer au jaune, en l’affaissant, celle restée de glace. Ma pelle devenue arme, que j’espère fatale, s’abat sur le premier rang, sans effet. À se bouger les fesses, leurs ailes se sont réchauffées et de vifs sauts de puce leur évitent le carnage. Des escadrilles d’anges plus costauds que les premiers continuent à tomber du ciel et rejoignent la troupe. Qui grossit, me fait face, me provoque et ricane méchamment. Boules ! j’entends gueuler le chef d’une voix assurée. À travers ma loupe de glace je vois une ribambelle de ces sales petits êtres ailés fabriquer des boules de neige deux fois plus grosses qu’eux. À mon commandement… feu ! hurle le chef. Faire feu avec des boules de neige gelée, ridicule, me dis-je, jusqu’à ce que la mitraille m’atteigne. Les impacts sont effectivement de feu et j’ai beau me démener pour me protéger avec la loupe élevée au rang de bouclier, je suis vite obligé de battre en retraite. Une compagnie entière m’a tendu un piège. Tandis que j’expédiais au gros du bataillon quelques jets de salive acide dûe à des aigreurs gastriques et aux remontées qui vont avec, une dizaine d’entre eux, en tenue de camouflage –des flocons de neige habilement tissés– a pris position derrière moi, sans que j’y prenne gare. Une escouade parfaitement formée pour ce genre d’intervention, qui s’est appliquée à miner le terrain derrière moi en le lustrant. L’assaut m’a fait reculer, j’ai glissé, me suis étalé. Je me retrouve cul par dessus tête, cherche à me relever, perd l’équilibre.

Ben alors, voisin, qu’est-ce qui vous arrive ? C’est-i que vous voudriez de l’aide que vous avez l’air tout à la r’tourne ? Devriez pas tant forcer, c’est comme ça que feu mon bonhomme il s’est refroidi. Une attaque, qu’il m’avait fait. Ch’sais point c’que j’ai, il m’avait dit juste l’instant d’avant se trouver mal puis de tourner court, ça me fait comme des lucioles dans les yeux. Que je me rappelle, y’avait pourtant pas autant de neige qu’aujourd’hui, dame non.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Le danger des chutes de neige

  1. Utterly indited subject matter, thankyou for selective information .

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