Froid sibérien et courage

Je me réveille. Dehors, c’est la caillante. Mes binocles, impossible de remettre la main dessus. Mais j’en ai pas besoin pour savoir ce que raconte le thermomètre. Sous le blizzard, c’est la Sibérie. Comme dans la Somme, en janvier 1917 si je me rappelle bien. J’y étais pas, sinon il aurait fallu que je sois sacrément jeunot. C’est le pépé qui m’avait raconté.
Ah nom de dieu, le courage qu’ils leur avait fallu aux troufions. Le pire, c’était pas les Boches, c’était les tranchées, le gel, les cadavres de rats et de bonshommes qu’il fallait briser à coups de pioches pour les évacuer, la bouftance de merde quand elle arrivait. Le pire du pire, c’était les juteux, les officiers puceaux et les autres tarés galonnés. Un peu de courage, qu’ils gueulaient, la France compte sur vous. Sans courage, pas d’honneur, et sans honneur, le peloton.. Du courage, il leur en fallait aux gars, pour pas zigouiller ces engeances. Prendre sur soi, ça c’est du courage.
C’est un coup a faire dans les moins 10. Un gros pull, un gilet par dessus, parka, écharpe,bonnet, gants : je suis paré. Autre chose que les nippes de rien que portaient les pioupious, ces jeunots tout juste sorti du giron de leur mère. Mes bottes fourrées.
Un peu de courage, que je me dis, et direction chez Dédé, le bistrot où j’ai rancard avec les potes, Va être onze heures, faudrait pas que je loupe l’apéro.
Vent arrière, passe encore. À cause que le sang ça a vite fait de se refroidir, j’aurai intérêt à écluser ce qu’il faut pour le retour. Le courage, en 14 et plus, ça s’étayait à coup d’un mauvais rouquin, et quand il fallait en redoubler pour partir à l’assaut, c’était à grandes lampées d’une gnôle qu’on se demandait si un tel carburant ça pouvait existait. Les revolvers pointés sur les nuques en rajoutaient à la bravoure. Sus aux Boches !
Ça burle, ça décoiffe, ça souffle en rafale. Je me vois bien avec une capote en mauvais drap, des croquenots raides comme du bois, chauds comme un défunt de la veille et lourds comme un âne mort : le confort. Sans compter les bandes molletières. 
Je me suis armé avant de pendre la route, un café long arrosé, du Calva. Un petit fiolon dans la poche revolver, on ne sait jamais, des fois que je tombe sur une patrouille ennemie. Aux beaux jours, le bistrot c’est la porte à côté, un petit quart d’heure. C’est pas le verglas qui me fera battre un record, même si j’ai hâte d’être rendu.
Une rafale plus forte que les autres. C’est pas l’envie qui me manque de rebrousser chemin. Allons, que je me dis, un peu de cran, nom de dieu !
froid_siberien_courageL’église. Il est là, fidèle au poste, dans une encoignure. Avec son clebs unijambiste. Les paumés, faut toujours que ça ramasse plus paumé que soi. Lui demander si ça va ? C’te blague, sûr que ça va.. En 17, Le pépé, ça allait toujours, dans ses lettres. Après, on a su qu’il valait mieux que ça aille, à cause que le courrier c’était pas rare qu’il soit lu. Fallait pas grand chose pour être taxé de défaitiste ou pire, et tu avais vite fait de te retrouver tête d’affiche en première ligne. 
Un pauvre diable qu’a pas dû naître avec une cuiller d’argent dans la bouche. On y va, je lui dis. Le bistrot est à deux pas.
Moi, je pourrais pas vivre comme ça. J’ai pas le courage.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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