Une boutique de prêt à penser

Zut, rezut, crotte de bique et triple andouille me morigénè-je en constatant qu’il est 18 heures à ma montre, ramenée d’un de mes allers-retours à Genève. 18 heures, et mon discours est encore dans les cartons de ma cervelle, eux-mêmes rangés dans les tiroirs de la même, des tiroirs qui coincent. Faudra que je pense à en enduire les rainures au savon de Marseille.
La réunion électorale est à 20 heures, je n’ai rien préparé, comme d’habitude. Mais ce soir, l’heure étant grave, autant dire que c’est du sérieux. Et quoi ? pris par ces incontournables activités politiques sans lesquelles faire de la politique est voué à l’échec –séminaires, congrès, symposiums, meetings, rencontres avec les instances de tout poil, apparitions dans les manifestations culturelles et sportives où gueuletonner avec les responsables est synonyme de succès électoral, foires et marchés– je n’ai pas écrit le moindre mot de la première ligne de la phrase d’intro de mon discours.
Ça n’est pas la première fois que ça m’arrive d’être charrette (comme le dit Hervé, un pote nivernais de longue date), ni la première fois que je me rends en urgence chez “Consensus” faire mes emplettes, mais nom de dieu, faut que je m’active si je veux arriver avant que le patron n’ait accroché le panonceau FERMÉ, comme il lui arrive de le faire sans vergogne, et peu importe l’heure, si Ginette, sa maîtresse exigente, lui a signifié qu’elle l’attendait derechef chez Julien, le bistrot à l’angle de la rue Montsourire, et qu’elle ne poireauterait pas plus longtemps à siroter seule une coupette de Champagne. Tu te radines fissa ou je me barre, lui aura-t-elle lancé au téléphone. Il aura vendu n’importe quoi aux derniers clients, les aura poussé hors l’estancot, et le panonceau vivra ses dernières oscillations lorsque j’arriverai devant la porte close.
Je force l’allure, ouf ! c’est encore ouvert.
La boutique est bourrée. Des gus, que je connais plus ou moins pour les fréquenter sur les bancs de l’Assemblée ou sur les sièges des meilleures tables, font la queue, ticket d’appel en main. 19, lis-je sur celui que me délivre le distributeur. C’est mal barré. « Appelez-moi le patron ! », fais-je à un vendeur, un type étriqué dans un costume du même acabit. « Vous êtes prié de faire la queue, comme tout le monde », me répond le paltoquet, qui n’a pas vu se pointer Jean-Bernard, le patron, un pote de l’ENA, l’École Normative d’Administration qui, m’ayant aperçu, vient vers moi bras ouverts, me salue avant de m’entraîner à sa suite dans la travée de sa boutique de prêt à penser, celle qui mène à l’arrière-boutique bourrée de trésors. D’où je ressors dix minutes plus tard, sourire aux lèvres, avec un discours mieux ficelé qu’un rôti de veau de chez Vachon, le meilleur boucher du quartier, je n’invente rien. Sourire qui fait tirer la gueule et pincer les lèvres à mes adversaires politiques dont l’air déconfit ne fait que préfigurer leur déconfiture.
« Il me faut du solide, » ai-je dit à Jean-Bernard, « ni trop de gauche, ni trop de droite, mais pas exactement au centre, si tu vois ce que je veux dire. »
« Voilà exactement ce qu’il te faut », m’a-t-il dit en me tendant un dossier que la légèreté et le peu d’épaisseur m’ont tout de suite rendu sympathique. « Avec ça, » m’a-t-il affirmé « tu ne risques pas d’enflammer la foule, ni de mettre le feu aux poudres, mais tout le monde sera d’accord avec toi. »

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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