Téléphone, miroir et schizophrénie

Drrrrriiiiiinnnnnng !
Je crois bien que ça a sonné. Direction la porte : rien, ni personne, pas un chat, il aurait miaulé plutôt que de se fatiguer à essayer d’enfoncer le bouton de sonnerie.
telephone_eboniteRe drrrrriiiiiinnnnnng, le même. Il n’y a que le téléphone pour faire des sonneries de même durée. Je décroche. Allo ! Une voix qui ne me dit rien, si ce n’est un allo, une voix que je ne reconnais pas, inconnue, d’autant que le magnétophone n’a pas encore été inventé. L’heure indue des intrus, me dis-je en regardant l’horloge comtoise, un héritage qui compte pour moi le temps qui s’écoule, et qui me sépare de cet autre temps qui viendra où les secondes n’auront plus de prise sur ce que je serai devenu.
Un souffle dans l’écouteur d’ébonite, un nouvel allo. Que je ne reconnais pas plus, jusqu’à ce que, m’apercevant dans le miroir aqueux de la cuvette de toilette, pas celle des toilettes, reconnaissant mon image (tout en n’étant en rien reconnaissant de ce à quoi ressemble celui qui me regarde), l’évidence me percute, via l’oreille. Trouble : c’est ma voix. Ma voix qui m’appelle. C’est moi, dit-elle stupidement, comme font les voix de la plupart des gens sûrs d’eux et d’une identité qu’ils auraient bien du mal à prouver s’ils étaient délestés de cette carte où s’étiole un portrait photo qui ne leur ressemble en rien, et tant mieux pour celui-là.
Ben voyons ! lui dis-je, sûr de mon coup et m’estimant être dans mon bon droit. Moi, que je vous dise, c’est moi, et puisque c’est moi, ce ne peut être moi à l’autre bout du fil. Vous, peut-être, mais pas plus. Et toc !
Deux secondes de silence. Brisées par les han han han de l’importun, narquois, qui, je n’en doute pas, me nargue dans sa superbe, celle que confère aux frustes prétentieux l’égo hypertrophié des paltoquets. Pâles en esprit, et toqués dans le ciboulot, masculin de ciboulette, comme on ne devrait pas l’ignorer.
Sans même me laisser le temps d’essorer l’eau de la bassine qu’un agacement légitime m’a porté à envoyer valdinguer d’un geste rageur, l’étranger du bout du fil me tricote un laïus passementé d’une diatribe qu’il ferait mieux de s’adresser au lieu de m’obliger à la subir. Mais possède-t-il seulement le moindre auto-parleur, instrument qui allie porte-voix et cornet acoustique et qui, utilisé à bon escient, amène toute personne raisonnable à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ? Non. Il y va de son moi –le mien–, tentant, en me déniant le droit de posséder ce bien qui m’est propre, ce moi dont je suis propriétaire, de me renvoyer à une non existence. Cause toujours ; mais oui c’est ça ; et le chalet ça va ou bien ; et à part ça… lui dis-je, glissant subrepticement mes paroles dès qu’il reprend son souffle, dont il est loin de manquer, ce qui ne me laisse que peu de temps pour lui asséner ses quatre vérités.
Va-t-il enfin se taire ? Que nenni. Aussi, saisissant une éponge que le lieu a désigné pour y être présente, j’étanche l’eau renversée, l’essore pour l’épancher dans le broc, où je verse l’aqueux liquide qui n’avait pas rejoint le carrelage de la salle de bains. Contenant ma rage de façon à ne pas manquer ma cible, je balance d’un geste assuré la flotte sur l’intrus du miroir qui se floute sous les dégoulinures. Prends ça, lui lançè-je, assuré qu’il tournerait les talons. Las ! Muni de la même éponge –mon éponge–, il essuie le miroir, le combiné téléphonique qu’il n’a pas lâché et, pas gêné, décroche MON essuie-mains pour en enlever les dernières traces. Vroum…. Il a même mis en marche le sèche-cheveux, MON sèche-cheveux.
Mon sang ne fait qu’un tour ; le sien aussi. Je vais te lui fracasser la gueule, me murmurè-je à moi-même. Combiné en main, je vais pour passer à l’action lorsque des éclats de verre m’atteignent violemment au visage. Il s’en est pris à MOI. Plus question de me contenir. Je traverse le cadre, lui assène une flopée de coups sur le crâne, dont il se rappellera.
 Drriiing, driiiiinnnng, driiiing. Deux mastards –blouse blanche avec croix rouge sur le poitrail et seringue en main– déboulent. Cette fois-ci, ce n’était donc pas la sonnerie du téléphone.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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