Accommoder les restes

Les Gaster Chef et autres impudeurs gastronomiques, ça commence à bien faire, disais-je déjà dans un article paru dans le Petit Biafrai, fin années 60, où j’annonçais le déclin de ces manifestations pantagruéliques. Et d’ici peu, me mouillais-je d’avancer alors, la mode passerait de la gastro et des gras du bide à la frugalité de l’accommodation des restes et à la ligne fil de fer, barbelé pour ceux que cette nouvelle mode ne manquerait pas de hérisser. Juste vision des choses, mais mauvais calcul, je l’admets, puisqu’il aura fallu attendre que s’affichent sur nos calendriers les années 2010 pour qu’accommoder les restes devienne la grande préoccupation de cette nouvelle ère. Les nantis eux-mêmes, désormais et parce que nécessité fait loi, se mettraient au délicieux goût du jour de l’accommodation des restes.

récupérer et accommoder les restes

Se nourrir à vil prix, se vêtir pour 3 francs six sous, se meubler pour pas un rond, bref : récupérer, reycler, raccommoder, accommoder les restes, s’accommoder

Nous sommes en 2013, vous, moi, avec ce qui est resté de biafrais et d’autres crève-la-dalle, et accommoder les restes est devenu le leit-motiv lancinant des médias. Sport désormais incontournable, comme le disent les commentateurs sportifs qui s’y connaissent en scies convenues, les Franchouillards s’y adonnent désormais avec passion. Caviar, homards, truffes, ris, huîtres, poulardes bressannes, crème fraîche et beurre bio, saumon sauvage… qui avaient intérêt à se tenir tranquille pour échapper à leur prédateur –l’homo-consommiens– peuvent se balader sans crainte d’être génocidés en passant à la casserole. Ce qui n’est pas la même pour les carcasses de volaille, les épluchures, croûtes de fromage, côtes de cucurbitacées, trognons de pommes, quignons de pain rassis ou crème fraîche défraîchis à souhait qui connaîtront une deuxième vie, certes sans gloire, mais honorable. Sans gloire ? Pas si sûr, comme me l’ont dévoilé une tapée de directeurs de productions TV  qui, d’emblée, se tirent la bourre pour s’attirer les bonnes grâces de l’audimat. 

Accommoder les restes ne concerne pas que la seule pitance, manquerait plus que ça ! Tout ce qui est consommable est concerné, c’est-à-dire absolument tout : objets animés et inanimés dont –et je commence par le meilleur–, les services et ustensiles de cuisine, le mobilier, les fringues, les pompes, les logis et leur déco, les médocs, les outils, les bestiaux de compagnie et les préservatifs usagés, plus la kyrielle de ce que j’ai oublié. Et les gens, les personnes, quoi ! Ce qui nous permettra d’entendre ce genre de conversation :

— Elle a de beaux restes, ta meuf.
— Mouais, mais encore faut-il les accommoder comme il faut.
— Mais c’est-i pas dans les vieux pots qu’on fait la bonne soupe ?
— Je le veux, mon n’veu, mais pas avec des vieux poireaux.
— On peut-i pas les accommoder aussi, les vieux poireaux ?
— Si fait. Viagra, pompe à vélo… Recyclée. 

Récupération. Les restes de la vieille veille, on les récupére. Les chanteurs des sixties, on les récupère. Les vieux vélos, les vieux ordis, les vieux de la vieille, les vieux réveils, les vieux sportifs qui ne peuvent plus récupérer de leurs efforts à la con, on les récupère. Les tampons usagés, on les récupère, comme les couches des moutards, avec la moutarde qu’on en fera de l’engrais. On récupère tout, on recycle les vélos qu’ont les roues en huit, les cheveux coupés en quatre, la vaisselle brisée, les 5 à 7 de ma voisine, les blagues sur Internet, les samples pompés sur d’autres samples eux-mêmes pompés sur des musiques pompier. Comme les placentas qu’il y a belle lurette qu’on ne jette plus aux chiens, on récupére les rognons, les coucougnettes, les cerveaux plats, les cœurs qui battaient la toquante, les intestins dont on emballera caillettes et Jésus. Tous les organes, sauf l’Huma. J’oubliais les chaussettes, qu’on se remet à raccommoder.
On s’accommode, on raccommode, on accommode les restes. Finies les émissions du genre Mastards en Cuisine, Maisons Côtées, Rêva Déco, et place à ces autres plus respectueuses de l’environnement et du durable, comme “Loquedus aux poubelles” ou “Ma masure c’est moi qui y ai fait avec trois fois rien, ça se voit et j’en suis fier”, dont le titre, à lui seul, est tout un programme. Télé. Encore plus déchaînés que précédemment sur leurs chaînes respectives et interchangeables, voilà que les chefs étiolés étoilés, décorateurs (géniaux), aliens nutritionnistes, réparateurs démiurges, chirugiens brico-esthéticiens te nous remettent les idées en place en nous apprenant à accommoder les restes. Chapeau bas ! Mais, nous montreront-t-ils comment recycler nos vaillantes poubelles lorsque, à force d’explorations fiévreuses, leur ventre rempli de détritus en fin de vie, béantes et sans plus de couvercle qui les rassurait sans toutefois les protéger réellement du pillage… elles seront sur le point de rendre l’âme ? Enfin, saurons-nous nous accommoder de ces conneries médiatiques ?

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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