14 juillet, fête nationale

Crotte, crotte et recrotte. Je m’ai encore levé à la bourre pour le défilé du 14, à cause que je m’étais encore bourré la veille. On peut pas y aller comme ça, les gars, avait claironné Gégé, faut mettre la distillerie en marche si on veut tenir le coup demain. Et un rien après un rien, on a fini par descendre ch’sais pas combien de godets, mais pas rien.
Pas plus entendu la sonnerie du réveil que la poule qui picore. Sans le Fernand qu’a tambouriné à la porte, sûr que j’aurais loupé le pot de l’amitié chez Dédé et celui de la citoyenneté républicaine chez Jo, l’autre bistrot, que si les vieux d’avant nous ils avaient pas fait de galipettes, çui-là de bistrot, avec çui de Dédé, ils auraient jamais existé.

Magne-toi, qu’il m’a dit, le Fernand, on va pas louper ça, que les potes doivent commencer à prendre du souci.
Je m’ai fait le plus beau possible, c’est dire. Je m’ai même peigné, que le Fernand il m’a encore charrié. Comme c’est nous, avec les poteaux, qu’on fait les pompiers, et que les pompiers c’est eux qui font la clique, j’ai enfilé ce qui me sert de casque –un Adrian de 14-18–, j’ai décroché le clairon dépoussiéré de la veille, j’ai bouclé le ceinturon, et bien qu’on fut un mardi, et que le mardi c’est pas le dimanche, j’ai mis mes plus belles charentaises, celles des grandes occasion comme pour les sépultures, qu’il faut marcher que c’est pas croyable, et que je supporte plus les souliers, qu’en plus faut les cirer si on veut tenir son rang. Tâche moyen de pas oublier tes médailles, me dit encore le pote qui m’a tiré du plumard. Des médailles, comme j’en ai pas tant, vu qu’on a oublié de m’en remettre, c’est celles du père Mathieu, une dette de jeu.
Nom ti tieu, le drapeau ! a gueulé le Fernand. Ben merde, je lui ai répondu, pour un peu j’y oubliais, quel con ! Le 14 sans notre drapeau, c’est pas pensable. On l’avait fabriqué y’a quèques années avec ce qu’on peut trouver quand y’a pas grand chose. Un pan de chemise bleu que, posé sur le bleu d’un vrai drapeau, c’est plus bleu d’Auvergne que bleu France. Le blanc, Fredo l’avait taillé dans une culotte de Germaine (sa Germaine à lui, pas la mienne) après qu’elle avait décédé, que des couillons disaient qu’elle s’était jetée sous le train, tu parles ! Germaine, c’était du 120 kilos hors taxes, dont m’est avis la moitié dans l’arrière-train. En posant ses valises sur le quai, elle avait perdu l’équilibre avant de s’affaler sur la voie, la pauvre, sous les yeux de Fredo, impuissant, mais ça, c’était pas nouveau. Bébert avait taillé le rouge dans un de ses tabliers que son métier de boucher avait usé jusqu’à l’os.

Le 14 juillet, par chez nous, c’est pas rien, et entre tout ce qu’il y a à faire et tout ce qu’on fait parce qu’il faut bien en faire un peu si on veut écluser à l’oeil, ça démarre bien dans les dix jours avant. On donne la main, quoi. Faut monter l’estrade, faut planter les poteaux où c’est qu’on accroche les drapeaux, faut faire propret et tout. On y fait avec Anselme, le cantonnier, qui fait aussi garde champêtre quatre fois l’an, comme si y’en avait besoin. Entre deux clients Dédé aussi donne la main, à sa façon, qui consiste à remplir les godets que nous autres on s’ingénie à vider, surtout Fred, Jojo, Bébert, Justin, Nénesse, Berthe –qui fait la cantinière–, plus moi qu’il faut quand même pas que j’oublie, bref, nous tous ou pas loin, sauf Gus, le maire, qu’a d’autres chats à fouetter avec ses responsabilités d’élu, comme vérifier que le p’tit blanc est au frais.

Crotte, on va être de la revue, je dis au Fernand. Tu parles, qu’il me rétorque, je te fiche mon billet que ça a pas commencé et que, si ça se trouve, on va être les premiers.
On était pas les premiers, mais pas loin derrière. On s’est serré la pince, on s’est regroupé comme on a pu, on a mis au point les binious et retendu la peau des tambours. Gus est sorti de sa mairie, et le temps que les retardataires s’extraient mollement des deux bistrots, il a rejoint les officiels dans la tribune : le père Mathieu ; Pedro (l’instit de Noeud-les-Verges où les 2 seuls gamins du patelin vont à l’école quand ils oublient pas qu’elle existe) ; l’épouse de Gus que des oublieux de la modernité appellent madame le maire quand ils la croisent ; le conseil municipal au presque complet si on exclue les absents ; le curé de Blette-lès-Gonesses avec, il me semble, la mère Ledou, une punaise de bénitier qui tient l’harmonium et, va savoir, sans doute plus que ça… Une petite dizaine de semblant d’édiles.

Après qu’un clairon a joué “Au drapeau”, Anselme en tête, pas peu fier de faire le porte drapeau, c’est parti pour le défilé. D’abord çui des pompiers où on ne joue pas, puis çui de la clique où on joue “Sambre et Meuse”, qu’on a choisi rapport à nos casques. Quatre allers-retours plus tard devant l’estrade, c’est fini pour le défilé.

Sur un signal de Pedro l’instit, du haut de l’estrade où ils ont grimpé, les deux seuls gamins du patelin font un lancer d’avions en papier sous les applaudissements polis de quelques civilisés qui n’ont pas migré en direction des bistrots, les malheureux. Une Patrouille de France qui n’en vaut peut-être pas une autre, mais une bien de chez nous. Avec des cocardes tricolores qu’on peut pas dire qu’elles soient bien chrétiennes, vu le dessin, mais on est en république oui ou non ?
C’est pas parce qu’on avait oublié d’ouvrir le ban qu’on ne pouvait pas le fermer. Ce qu’on a fait, en choeur, le blanc au frais faut pas que ça souffre d’un coup de chaud.
On s’est réfugié en se tassant qui chez Jojo, qui chez Dédé, et vice-versa pour pas faire de bisbille. On a regardé méchant ceux qui voulaient voir à la télé le défilé sur les Champs. Pour plus sûr, on l’a débranchée. Ces cons ont préféré se défiler sur le champ et aller s’emmerder chez eux devant l’écran.

La tribune est solide. À la fraîche, le vieux Léon a sorti son accordéon. On a fait quèques pas de danse, mais en charentaise, c’est pas du tout cuit.
Histoire de pas oublier les anciens, on a fait un feu près du monument aux morts. On n’a pas encore trouvé mieux pour réchauffer leurs vieux os, mais on y pense. Et avec les pétards que les deux gamins y ont balancés, la commune a eu son feu d’artifice, comme chaque année au 14 juillet.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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