J’ai perdu mon nom

Horreur, j’ai perdu mon nom. Où ? Diantre, c’est que j’en sais point rien, ou si peu. Le si peu, c’est que j’ai arpenté ma rue de fond en combles. Je suis arpenteur, arpenteur amateur, pas professionnel. J’ai toujours aimé arpenter, de la cave aux toits les plus pentus, du haut de la rue au bas de la même ou d’une autre, et vice versa, ce que j’ai fait toute la journée d’hier. Et d’avant hier.
Demain je remets ça. Ce qui fera que je tomberai peut-être dessus, on ne sait jamais.
En attendant, pas question de mettre le nez dehors. Et pour le monsieur, ça sera quoi ? me dira la crémière, c’est sûr, sans pouvoir me nommer. Perdre son nom, croyez-moi, c’est perdre son identité.
Ma carte d’identité, nom de dieu ! Je l’ai sortie de mon portefeuille pas plus tard que je sais plus quand, hier, je crois. Une vérification, juste pour voir si j’avais bien l’âge que je pensais avoir. Vous faites pas votre âge, m’avait dit la guichetière de derrière son guichet. Une lettre recommandée à retirer. Mon nom avait pu glisser dans le portefeuille et se coincer entre les papiers. C’est une vraie papeterie que je trimballe.
Mon portefeuille, je le mets toujours dans mon sac. Le sac, dans la chambre à coucher, à cause des voleurs. On ne se méfie jamais assez m’a dit un jour le marchand qui m’avait vendu une tente. Prenez-en une blindée, m’avait-il conseillé.
La chambre, au bout du couloir, derrière la  porte du fond, celle de gauche. J’y vais. Pas de porte. Quelqu’un l’a embarquée, et impossible de savoir où elle navigue. Qui l’a dégondée ? Moi ? Sur les conseils avisés de celle qui aurait pu devenir la mère de mes enfants ? Au divorce, à cause d’une non consommation par manque de temps, elle m’avait demandé l’autorisation de garder le nom, celui que je lui avais échangé contre sa dot, une misère soit dit en passant, un jour où comme un autre j’avais œuvré à l’arpentage, fidèle brebis d’un bon dieu de bon dieu jamais entrevu mais auquel je m’étais dû de croire, par devoir filial.
Je craque. Accro à la crème fraîche, je me rends à la crémerie. Aux deux vaches, elle s’appelle. Je n’ai jamais su pourquoi, peut-être parce que je n’ai jamais demandé. Salut Abdul, lance la crémière. Je suis le seul client. Je pensais plus te voir, vu l’heure, elle me dit. Être client depuis longtemps, ça crée des liens et de la familiarité. J’ai dû me tromper de crèmerie.
Je sors, me retourne. Au beurre frais. Trente pas plus loin et plus haut, l’enseigne s’affiche blanc cassé sur fond crème, normal que je n’y ai vu que du feu. Ma crèmerie à moi ouvre son huis deux boutiques plus loin, pendant mes propres heures d’ouverture et d’arpentage, soit du matin au soir très précisément. Z’auriez pas oublié quèque chose, me lance la crémière comme d’autres lancent une tarte à la crème sur la face rougeaude du marié beurré comme un coing pour faire rigoler l’assemblée, le jour des noces. Où la mariée est partout à froufrouter, sauf à la noce.  Mon nom mis à part, je ne vois pas. Je me tâte, elle me tâte de bas en haut. Trouve l’objet de l’absence : Votre kippa, hurle-t-elle comme une sirène qui vient de gober un hameçon.
Impression désagréable qu’on me connaît plus que je ne me connais. Faites erreurs je lui dis, jamais porté de chapeau, ni de bonnet, ni de béret. Tiennent pas sur la tête, à cause qu’elle passe son temps à dodeliner. Une maladie professionnelle.
Elle me sert, je paie avec des pièces dénichées dans mes poches, la salue, m’en reviens chez moi. Mon immeuble a disparu. Je le savais vétuste, mais pas à ce point.
Je remonte la rue, l’arpente mécaniquement, me heurte à un objet dur. C’est un parallélipipède brut de décoffrage en granit noir de goudron. Il sent la Bretagne. Sur sa façade sud un nom est gravé, illisible. L’œuvre du temps ? La pluie interrompt ma tournée d’arpentage. Je reviendrai demain.
Le ciel est lourd, le ciel est bas, le ciel est gris, sans reflet dans les flaques d’eau.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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