Un camp de vacances avant Noël

Comment on s’est retrouvées dans ce camp de vacances, mes sœurs, mes copines et moi, j’en sais trop rien. J’ai souvent entendu dire  que, question QI, la nature ne nous a pas gâtées, moi et les miens, alors…
Je sais que les gens ont tendance à courir les mêmes lieux de villégiature et à s’y agglutiner, mais je ne m’étais pas imaginé que ça pouvait être à ce point. Pour faire simple, on est serrées comme des sardines, mais sans l’huile qui fluidifie les déplacements, hélas parfois responsable de chutes à cause des sols qu’elle rend glissants.
J’avance comme je peux en jouant des coudes mais, emportée par la foule, je suis séparée de mes sœurs. Je les vois disparaître puis se fondre parmi les vacancières que la mode en vogue fait se ressembler, de loin. Inutile de me faire du souci, me dis-je, les mêmes mouvements de foule finiront par me ramener auprès d’elles.
Un instant, je crois en apercevoir une, la benjamine –Clara–, la plus adorable de mes sœurs. Je l’appelle : rien. Je l’appelle plus fort : elle tourne la tête dans ma direction. Ce n’est pas elle, et tant mieux, car si elle me regarde, c’est d’un œil unique. L’autre pend lamentablement sur sa joue tachée de rouge sale. Alors qu’une vague plus forte me projette en arrière je la vois me faire des signes désespérés. Je mets un terme à mon piétinement, je baisse la tête et je fonce dans sa direction en écartant les gêneuses qui m’invectivent à gorge déployée.
C’est bien Clara. Ses vêtements sont déchirés, sa coiffe n’est plus qu’une loque. Elle a pris dix ans.
Je l’ai toujours prise sous mon aile protectrice, et de la voir ainsi me brise le cœur. Je veux m’occuper d’elle et lui prodiguer quelque soin lorsque des serres mécaniques tombées du ciel s’abattent sur elle avant de l’enlever. Elle se débat, mais rien n’y fait. Sa jolie tunique rougit. Tout un pan s’en détache et s’écrase au sol en lambeaux. Ça piaille, ça glousse, ça s’affole, ça rigole, ça s’ébat, ça s’agite, ça s’excite. Puis toutes nous reprenons notre marche que nous commençons à comprendre comme étant sans but.

Les jours passent, semblables à ce premier jour sans nuit. Sans nuit parce que les lumières sont toujours allumées. Des lumières violentes qui nous aveuglent. Serrées les unes contre les autres, se reposer ne serait-ce qu’un instant est impensable. Dormir dans cet immense dancing au son incessant d’un orchestre devenu fou n’est même plus imaginable.
Mon rêve de vacances tranquilles est devenu un cauchemar.

Qui finira bientôt. C’est ce que nous ont appris des anciennes installées à part dans des petits bungalows. Au début, elles faisaient bien un peu les fières et nous, les pauvresses, mais ça a fini par s’arranger. Leurs beaux atours nous impressionnaient, cependant moins que ce qu’on leur servait aux repas –quatre vrais repas par jour, s’il vous plaît ! tandis que notre pitance se résumait à des pluies de granules qu’une machine nous distribuait sans égards. Les jets violents de projectiles étaient cause de bien des déboires, tel l’œil crevé de Clara.
Notre séjour prendra fin début décembre, nous ont-elles dit. Vous y aurez laissé des plumes, mais à vous la liberté.

Début décembre.
On voit entrer de grosses machines équipées de grands râteaux et d’immenses pelles. Elles viennent sur nous, cueillant les grappes que nous formons. Les râteaux nous ratissent, les pelles nous ramassent et nous jettent en vrac dans d’immenses bennes. Puis c’est le départ.
Sur la grande porte en fer du camp de vacances, qui se referme derrière les camions, il y a ce panneau.

dinde de noel

Entassées comme des grains de sable, nous voyageons toute une nuit. Une nuit noire qui nous paraît douce et reposante malgré l’étrange, puante et insupportable promiscuité.
Au matin clair, pour ce qui est des survivantes dont je fais partie, on nous arrache nos vêtements, on nous rase. Un chalumeau finit de nous bucler : nous devenons présentables. On a même droit à un bain, certes collectif, mais tout de même bain.
Puis un deuxième, long et brûlant.

Alors survient l’hiver, d’une froidure extrême, et les ténèbres. Qui mettent fin au cauchemar.

 

Publicités

A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans animaux, littérature, métaphore, Noël, nouvelles, contes, vivre et mourir, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.